Jacqueline GRAND

Jacqueline GRAND est née à Marseille du croisement de civilisations germanique et méditer­ranéenne. Avocate, femme engagée et passionnée, elle a toujours cherché à approfondir sa connaissance de l’être humain, son devenir, ses croyances et ses peurs. Éprise d’aventure, elle a l’art de cultiver le mystère et le secret, ce qu'elle fait à merveille dans ses romans.
Son deuxième roman, Tu n'as pas rêvé, est paru le 23 juin 2016 chez Zinedi.

Tu n'as pas rêvé

Tu n'as pas rêvé : présentation

À Marseille, avec en toile de fond passions amoureuses et crimes de sang, la belle et mystérieuse Lydie Rocca-Serra est médecin légiste. Son fiancé et deux de ses amis reçoivent des lettres anonymes les informant de leur mort prochaine en représailles à un acte qu’ils auraient commis dix ans plus tôt. L’enquête diligentée par le commissaire Gastaud va-t-elle les sauver ? Va-t-elle permettre d’arrêter à temps l’auteur de ces missives en prouvant leur innocence ?
Dans une course contre la montre et la mort, les différents personnages vont être confrontés à des groupuscules n’ayant pour seule loi que les règles qu’ils se sont fixées.
Visite dans un Marseille interlope, secret et mystérieux où rien ni personne n’est ce qu’il paraît être.

ISBN : 978-2-84859-145-3
Édition imprimée : 22.00 €

Tu n'as pas rêvé : extrait

CHAPITRE PREMIER

Comment comprendre l’inexplicable,
accepter l’inadmissible ?
L’odeur, inoubliable, indescriptible, à la fois nauséabonde et douceâtre, renforcée par la chaleur moite qui régnait dans la salle, nous saisit à la gorge dès que nous franchîmes l’entrée. Un mélange d’anis, d’excréments, de sang, de vomi et de poudre. Les murs étaient écla­boussés de lambeaux de chair, d’éclats blanchâtres osseux, de coulures visqueuses brun rougeâtre et de matière cérébrale.
Du tag à la marseillaise !
Des flashs crépitaient de tous les côtés, le sol semblait couvert d’un tapis rouge. On se serait cru au Festival de Cannes au pied des marches du Palais. Toutefois, les stars du jour n’en avaient ni la tenue sexy ni les sourires. Elles faisaient plutôt penser à une ancienne publicité pour le festival international du film fantastique d’Avoriaz.
Certainement un règlement de comptes, comme il s’en produisait régulièrement à Marseille.
Appelés en urgence, nous avions dû quitter précipitamment, tandis qu’elle battait son plein à quelques pâtés de maisons, une de ces grandes soirées comme seul le maire savait les organiser.
Un froid intense sévissait en ce début novembre. Malgré cela Hugues ne portait qu’un simple costume sombre. Quant à moi, j’avais revêtu un chaud manteau de cashmere noir. Une étole assortie couvrait mes cheveux dont s’échappaient quelques mèches du même ton rubis que ma robe.
Le souvenir du retable du Jugement Dernier de Van der Weyden s’imposa à moi. Certains personnages y portaient nos couleurs, d’autres avaient le regard horrifié de ceux auxquels nous étions confrontés.
Nous avions été requis par le procureur, pour procéder aux premiers actes de thanatologie, dont les levées de corps, accompagnés d’officiers de police judiciaire assistés de techniciens scientifiques.
Afin de ne jamais être pris au dépourvu, Hugues et moi trans­portions toujours avec nous de quoi nous changer. Ce que nous fîmes sitôt sur place dans un petit local que les premières forces de l’ordre arrivées sur les lieux nous indiquèrent.
La plupart des occupants du bar Le Santa avaient déjà laissé leur peau. Les meurtres étaient d’une sauvagerie inouïe. Un homme affalé contre le comptoir, le crâne explosé, semblait chercher à récupérer la main qui manquait au bout de son bras. Une femme, dont la chevelure cachait en partie le trou béant qui avait remplacé son visage, exhibait un morceau de mâchoire pour tout ornement.
Hugues contemplait la scène le regard empli de mépris et de fatalisme. Se tournant vers moi, il me fit remarquer qu’ils n’avaient pas fait dans la dentelle, ils avaient shooté dans tous les sens, vidant bon nombre de chargeurs, pour déchiqueter d’une façon aussi atroce les corps. Une multitude de douilles et d’étuis jonchaient en effet le sol.
– En plus, ils ont utilisé du gros ! Je n’avais encore jamais vu une pareille horreur, mais plus rien ne m’étonne ! Quand je pense que des 950 JDJ…
– Fusils les plus puissants existant actuellement, qui tirent à 670 mètres par seconde. Ils ont la capacité, en matière d’énergie balistique, des obus des tanks de la Première Guerre mondiale, récitai-je d’une voix mécanique, sans récupérer mon souffle, pour lui rappeler que je connaissais mes classiques.
Sans s’offusquer, il reprit :
– … ont été, une fois de plus, trouvés au milieu d’un véritable arsenal dans une planque des Aygalades, il y a une semaine.
– Oui, je l’ai lu… Il paraît que tu peux t’en procurer un pour 1 500 € avec une douzaine de projectiles. Sachant que ça vaut près de 7 000 € sans les balles, ça doit en attirer plus d’un ! lui répondis-je pensive.
Cela n’avait rien d’étonnant quand on sait que tout peut s’acheter à bas prix, sans difficulté, dans les quartiers nord, telle une Kalachnikov à 500 €. Notre métier avait fini par nous transformer en experts en armement.
– Quelle bande de minables ! Quel manque de professionnalisme ! Gâcher de cette façon des munitions ! persiflai-je.
– Peut-être devrais-tu partir… Attends qu’on nous les amène ! Ce n’est pas un spectacle pour une jeune femme sensible.
Comme toujours, Hugues essayait de me pousser au bout de mes retranchements. Je reconnus, le sourire moqueur, qu’il avait raison. Consciencieusement, j’enfilai mes gants, introduisis mon index dans le trou béant d’un crâne, le ressortis en faisant mine de le lécher tout en lui jetant un coup d’œil amusé.
– Manque de sel…
Avec une grimace de réprobation, il détourna la tête. Je me plantai devant lui l’air docte et sérieux. J’insistai, lui rappelant d’un ton sentencieux que dans beaucoup de civilisations les vainqueurs mangeaient certains organes des vaincus pour s’attribuer…
– Je sais, c’est bon ! Peux-tu cesser de jouer les dures à cuire ? Il y a des moments où je ne te supporte plus…
En réalité, c’est ainsi qu’il m’aimait, forte et sensible à la fois, capable du pire souvent, du meilleur parfois.
Tout en l’écoutant, je me saisis subrepticement d’un bout de papier froissé, maculé de taches pourpres. Quelques mots y avaient été jetés à la hâte d’une écriture tremblante : « Ils ont tué Fanou ». À côté, un morceau humain non identifiable traînait sans propriétaire. Un froid intense s’empara de moi aussi subitement que mon cœur s’emballa. La réalité venait de me rattraper. C’en était trop ! Personne ne me re­gardait. Je glissai avec une sensation d’oppression douloureuse mêlée de honte le document dans ma poche. Puis j’appelai, d’une voix qui se voulait ferme, pour que l’on récupère le fragment sanglant préalable­ment emballé dans un sac conçu à cet effet.
Je m’efforçai de jouer les blasées, malgré la douleur et le dégoût qui venaient de me submerger. Je ne devais pour rien au monde laisser transparaître cette marque de faiblesse. Et pourtant, ce spectacle dé­lirant agressait mes sens. Le grotesque tentait de s’imposer à l’atroce. Il m’était impossible de rester indifférente. Hugues l’avait parfaitement compris. C’était un réel carnage. Tous mes sens étaient en alerte. Je m’efforçai de graver dans ma mémoire tout ce que je pouvais voir, discerner, pressentir.
Les corps, pour certains affalés au sol, pour d’autres avachis sur les tables, baignaient dans ce que j’avais pris l’habitude de nommer avec dérision le vin de vie. La plupart avaient été surpris, selon les apparences, pendant qu’ils sirotaient un apéritif ou jouaient aux cartes.
Les agresseurs avaient trouvé le temps d’entourer d’un trait de feutre une tête de Maure ornée de son bandeau blanc. Ils s’étaient évertués à hachurer, au point de le faire disparaître, le nom de la ville d’Ajaccio sur la carte de la Corse accrochée au mur derrière le comptoir. Elle signait l’appartenance des propriétaires et, vraisembla­blement, de la plupart des clients.
Le fait que seul Ajaccio fût rayé dut certainement représenter un élément important pour les forces de police chargées de l’enquête. Elles avaient été diligentées, aussitôt l’alerte donnée. Elles étaient arrivées en même temps que le SAMU, suivies d’une ribambelle d’ambulances. Ce massacre succédait aux vingt-huit assassinats per­pétrés en un an, liés à une vendetta entre la principale organisation secrète de Corse du Sud et ses rivales maghrébines. Or, les indices laissés par les assassins semblaient vouloir impliquer d’autres belligérants. En outre, cette affaire tombait quelques jours seulement après l’assassinat de mon cousin. Avec mon esprit de famille…
– Tes compatriotes n’ont pas la vie facile depuis quelque temps ! Ça va aller, toi ? me demanda Hugues.
Sa question me tira de mes pensées. Je levai les yeux vers lui. Je le trouvais différent des autres. Cette différence me le rendait proche. Je lui affirmai qu’il n’avait pas de souci à se faire pour moi ni pour les miens. Nous avions toujours su nous défendre…
Pensivement je poursuivis :
– Là, je pense que les agresseurs ont fait une connerie : la moyenne d’âge semble se situer autour de la soixantaine…
– Les crimes sont d’autant plus horribles qu’ils paraissent inexpli­cables et injustes, me coupa-t-il.
– Je voulais dire que ça sent les représailles. Le chômage n’est pas pour demain en ce qui nous concerne ! Tu ne penses pas ?
– Je suis à un stade où je ne pense plus… Allez, on respire un bon coup, puis au travail ! rétorqua-t-il.
Des gargouillements émanaient d’abdomens déchirés semblant refuser leur sort et vouloir raconter une souffrance qui n’existait plus.
Je balayai la salle du regard. C’est à cet instant que je le vis. Ses yeux cherchaient les miens. Il attendait un signe de ma part. Je compris instantanément que c’était trop tard.
Je criai à Hugues que quelqu’un avait besoin d’aide, qu’il vomissait tripes et boyaux. Dans le cas présent, ce n’était pas qu’une expression… Sans attendre, je me précipitai pour tenter de colmater la plaie située en plein milieu de l’abdomen de l’homme au regard devenu trouble. M’ayant reconnue, il réussit à me serrer la main. Dans un souffle presque imperceptible, il laissa échapper :
– Shéhérazade…
– Shéhérazade ? Je ne comprends pas. Ce sont eux ici ? chuchotai-je doucement, en le serrant contre moi.
Il cligna des yeux un instant en signe d’acquiescement, tenta en un vain borborygme de me parler. Il se mit à trembler. Son corps sembla prendre soudain la consistance d’une masse gélatineuse. Il venait de mourir entre mes bras. Bien qu’il eût sombré dans des tréfonds où il n’existe plus ni joie ni douleur, le sang continuait à s’échapper, laissant croire à l’existence d’une vie déjà perdue. Cette image fit remonter en moi le souvenir lointain des cerises que je l’avais vu écraser en riant au pied de l’arbre qu’elles avaient décidé d’abandonner.
Je ne connaissais pas de geste, de médication ni d’incantation magique pour faire revenir le temps sur ses pas, lui intimer l’ordre de changer le cours des choses. Personne ne me l’avait appris. Je sentis la boule d’angoisse grossir dans ma gorge. Je ne pus m’empêcher de penser : Ces salauds, ne l’emporteront pas au paradis !
– Il t’a dit quelque chose ? me demanda Hugues.
– Rien de compréhensible, bredouillai-je les larmes aux yeux.
Profitant d’un moment d’inattention, je sortis pour donner un coup de téléphone. Le numéro ne répondant pas, je laissai un message.
*****
Le spectacle de la rue était aussi affligeant que la scène de crime. En dépit du froid, des badauds excités se bousculaient, l’œil aux aguets. Tous voulaient garder dans leur mémoire ou dans celle de leur télé­phone les images des abords du drame. Ils n’avaient pas vu les corps massacrés. Toutefois l’ambiance, les quelques ordres et mots saisis au passage boostaient leur imagination. Leur faconde s’occuperait du reste. Elle leur permettrait de dresser un récit imagé bien qu’imaginaire de ce qui s’était passé. La police tentait de chasser les importuns, du moins de les tenir à distance, tout en cherchant des témoins crédibles.
En homme galant notre maire, César Lefol, me passa à cet instant un appel empreint de politesse et de gentillesse :
– Ma chère Lydie, je regrette que vous ayez dû nous quitter aussi tôt. Solange, mon épouse, était tellement heureuse de partager un moment en votre compagnie… Comment cela se déroule-t-il sur place ? J’ai été informé qu’il s’agissait d’un acte abominable dont notre bonne ville se serait volontiers passée, en plus à la veille des élections ! Enfin, c’est surtout pour vous que je m’inquiétais…
Je le rassurai en ce qui me concernait, tout en l’informant briève­ment de la gravité des faits. Son appel n’était pas anodin. Les miens représentaient un groupe de pression important. Il devait penser que la qualité de nos rapports pouvait avoir un impact sur leurs votes. En m’appelant, il faisait ce qu’il savait le mieux faire : du clientélisme ! Même si je n’étais pas dupe, j’admirais le bonhomme.
Hugues apparut tandis que je raccrochai d’une formule de politesse. Comme s’il avait pu lire en moi, il conclut :
– La politique, encore et toujours ! Je pense que ces macchabées, qui vont en gêner plus d’un, alimenteront les conversations des jours à venir…

Le Secret

Le Secret : présentation

Dans les beaux immeubles de Central Park se dissimulent parfois des secrets qui peuvent mener ceux qui les cachent au bout du monde, au bout de l’angoisse, à se perdre en se cherchant.
Pénélope est une de ces créatures dont on envie les qualités et la réussite, mais pour laquelle un lourd passé va resurgir au détour d’un appel téléphonique.
Cela ira jusqu’à l’entraîner dans une folle aventure en Afrique où amour, haine, fanatisme, vaudou et mort se côtoient. Dès lors, elle va être happée par la souffrance, poussée vers l’horreur, tout en gardant au fond du cœur l’espoir de pouvoir trouver enfin la paix.
Prenant et dévastateur, ce récit, peuplé de fantômes et de croyances ancestrales, nous ouvre les portes d’un au-delà inconcevable. C'est aussi une merveilleuse histoire d’amour écrite sans concession sur un sujet tabou, pour l’enchantement du lecteur.
L’intrigue de ce roman se situe sur un fond rigoureux et réaliste de notre époque où fanatisme et idéalisme contribuent à la marche du destin.


ISBN : 978-2-84859-106-3
Édition imprimée : 22.00 €
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Lire la chronique de Lire ou mourir

Le Secret : extrait


PROLOGUE
 
 L’astre souverain des nuits était dans sa plénitude et semblait, depuis son chatoyant royaume de velours noir, observer la scène avec intérêt. Enveloppant d’une inquiétante lueur cendrée ce lieu fervent d’Afrique, où l’invisible était réalité, où chaque phénomène, chaque minéral, végétal ou animal était l’émissaire d’une divinité.
  Un bûcher lançait vers le ciel de fougueuses et hautes flammes qui enrobaient d’or et de sang l’homme et l’enfant.
  Vêtue d’un fin tissu blanc ceint autour du torse, elle était assise en tailleur à même le sol en terre battue. Les mains posées sur les genoux, le dos bien droit, le visage inexpressif, ses yeux fixaient l’homme au corps d’ébène et aux profondes scarifications.
  Il portait un pagne rouge et une coiffe de plumes.
  Tous deux avaient le visage en partie dissimulé par des rayons de peinture.
  Contrairement à la tradition, lui, le hougan, pratiquait la cérémonie en plein air, son houmfo, son sanctuaire, devait être l’ensemble du sol africain. Ainsi en avait décidé l’oracle !
  À côté du pilier sculpté qui liait la terre au ciel, après avoir invoqué Legba, « le Maître des Portes », afin qu’il ouvre le passage entre le visible et l’invisible, l’homme dansait tout en infligeant à son tambour des coups violents et saccadés.
  Sa voix était sépulcrale et mystérieuse. Sans cesser de tourbillonner et chanter, il avait posé son instrument pour se saisir d’un sac de toile grossière rempli de sel. Il en prit une poignée et commença à dessiner de complexes symboles, puis un large cercle autour d’eux englobant le pilier et le feu. Son rituel achevé, il se tourna vers l’enfant et, d’un regard, lui fit signe de le rejoindre. Elle se dressa, légère comme un flocon de coton, se mit à enrouler et dérouler son corps tout en virevoltant au même rythme, bras tendus. Elle joignit sa voix aux incantations du maître. Celle-ci semblait venir des profondeurs de la terre et non du corps d’une fillette. À un certain moment, elle vacilla comme la flamme, puis s’effondra sur le sol à ses pieds.
  L’homme-sorcier cessa de danser et chanter.
  Il se saisit d’un poulet qui était attaché au pilier, d’un mouvement sec lui trancha le cou. Le sang gicla dans l’air et se mit à dessiner des signes kabbalistiques sur l’enfant avant de finir de se répandre sur le visage de l’officiant. Celui-ci frappa alors le sol trois fois du pied, faisant sonner les bracelets métalliques, décorés de perles et de plumes, qui enserraient sa cheville. Il brandit une bague représentant un serpent se mordant la queue. Puis il se pencha pour la passer au pouce de la fillette et lui murmurer la parole sacrée, dernière étape d’une longue initiation à la « connaissance mystique et secrète ».
  Il ramassa le petit corps devenu aussi inconsistant qu’une poupée de chiffon, l’éleva à bout de bras au-dessus de lui, le présenta à la lune et à l’assistance. La tête et les cheveux de l’enfant, qui pendaient, semblaient liés aux flammes dont ils avaient pris la couleur. Le silence fut alors déchiré par le feulement d’un fauve.
  L’homme sourit au ciel, puis en langue fon proclama :
  — Mawu, la lune, déesse de la nuit, de la sagesse et de la connaissance, t’a reconnue et a fait de toi une mambo. Tu es sa prêtresse maintenant ! Chevauchant les esprits, tu possèdes leur force et leur savoir. Écoute le feu et le vent qui soufflent dans ton cœur et s’emparent de tes pensées… Écoute les bruits de la nature… Écoute… c’est la voix de ceux qui ont franchi les portes de la vie et qui sont dans tout ce qui existe et t’entoure. Tu es liée à moi, serviteur de Lissa, le soleil. Je m’engage à toujours t’éclairer, te protéger par-delà la vie et la mort.
  Il la reposa sur le sol, effleura de la main le visage et le corps de l’enfant. Semblant avoir repris vie, elle lui fit face.
  L’homme se tourna alors vers le pilier et sortit d’un panier, situé à son pied, un python royal d’Ouidah dont la longueur était égale à la taille de la nouvelle mambo. Il le posa sur les épaules de celle-ci.
  La fillette vacilla légèrement sous le poids. Puis elle se saisit avec douceur du reptile, le brandit vers le ciel et adressa une prière à l’astre en jurant de respecter les Iwas. Le serpent ondula doucement au-dessus d’elle. Son corps effleura le front de l’enfant en un arc de cercle argenté. Sa queue était inclinée vers le sol et sa tête semblait vouloir se rapprocher du firmament.
  C’est alors que l’excitation atteignit son paroxysme. Les membres de la petite communauté, qui avaient assisté dans un complet silence à l’initiation, commencèrent à faire vibrer l’air d’une longue complainte, tout en se rapprochant du cercle sans toutefois le franchir. Peu à peu, ils se déchaînèrent et se joignirent à la célébration par des battements de tam-tams au rythme hypnotique, des chants et des danses effrénées.
  Les transes rituelles commencèrent.
  L’homme et l’enfant étaient liés à jamais.
 
CHAPITRE PREMIER
 
  — « Le paradis tout comme l’enfer peuvent être terrestres, nous les emmenons avec nous partout où nous allons. » Que pensez-vous de cette phrase que Ridley Scott fait prononcer à l’un de ses héros ?
  — Que cela est exact, bien que nous ayons le choix de privilégier l’un ou l’autre. Quant à moi, j’ai, depuis longtemps, choisi le paradis !
   — Merci de nous avoir reçus et d’avoir répondu à nos questions.
   — C’est moi qui vous remercie.
 
  La journaliste et son équipe viennent de partir.
  Pénélope se tient debout devant la baie vitrée, le front soucieux. Depuis son appartement, la vue sur Central Park et les immeubles éclairés aux alentours est toujours aussi féerique, d’autant que la neige a recouvert la ville d’une robe virginale. Mais, ce soir, ce spectacle ne la fait pas rêver.
  Ces quelques instants, consacrés à répondre sans fard aux questions pertinentes de cette jeune femme, sous l’œil des caméras, lui ont fait revivre le passé. Bien qu’elle ait tout fait pour se le cacher, celui-ci s’avère toujours aussi douloureux.
  C’est la première fois qu’elle sort de ce douillet anonymat qui lui a permis de disparaître aux yeux de ceux qui avaient représenté toute sa vie, de se fondre en un sombre frimas. Ces fortifications invisibles, elle les a bâties il y a fort longtemps… par nécessité, par crainte.
  A-t-elle réellement su privilégier le bonheur ? Oui, bien sûr, elle y est arrivée ! Quelle question ! Enfin, du moins, veut-elle le croire. Mais alors, d’où lui vient ce sentiment de malaise ? Peut-être s’est-elle trop dévoilée.
  Elle sent son cœur osciller entre satisfaction et regrets.
  Elle réactive les téléphones momentanément débranchés. Aussitôt la ligne fixe la rappelle au présent et à ses servitudes, mais à ses plaisirs également. Elle tourne la tête vers cet objet qui lui a toujours paru indispensable. Elle se demande s’il va la mettre en communication avec Brian, son ami du moment, ou Johanna qui tarde tant à la fixer sur les résultats des dernières ventes. Fiasco ou réussite ? Elle ne veut pas imaginer une autre possibilité, ce ne serait pas elle. Depuis toujours, elle n’a accepté qu’une alternative dans la vie et s’en porte très bien : tout ou rien ! Elle a connu le rien, elle court toujours après le tout. Le tiède, le simple, la demi-mesure ne font pas partie de ses objectifs.
  Après avoir refoulé quelques réticences, elle se décide finalement à répondre. Avec un léger sourire, elle songe : le passé n’existe plus, je suis une autre, bien dans sa tête et sa peau, prête à affronter toutes les nouvelles.
  La voix de Brian, impatient d’avoir des explications sur son histoire dont elle a dévoilé des bribes, résonne dans le combiné. Il aimerait tant percer à jour son côté mystérieux et insaisissable. Penny sait que cela contribue à dégager une magie à laquelle il est sensible. De toute façon, elle ne lui dira rien de plus. C’est sa vie !
  Ils se retrouveront ce soir. Comme prévu, elle portera la robe qu’il lui a fait parvenir pour cette occasion.
  Au fait, que doivent-ils fêter ? Pas la nouvelle année avec dix jours d’avance ! Il sait bien qu’elle est superstitieuse !
  Il lui apprend que ses ventes viennent d’atteindre des chiffres record. C’est cela qu’il veut célébrer et c’est forcément ce que veut lui dire Johanna qui cherche aussi à la joindre.
 
  Pénélope a des sentiments pour Brian, il les lui rend au centuple. Johanna, sa fidèle amie et collaboratrice, doit être aux anges, les affaires marchent bien. Que demander de plus ? La vie est belle.
 
  Elle enlève le petit ensemble qu’elle portait pour l’interview et se glisse, avec délice, dans le fourreau noir pour un bref essayage. Elle constate, avec ravissement, que la robe est sublime. Très décolletée, c’est sûr, mais après tout, elle n’a aucune raison ni envie de cacher son corps, et puis Brian adore. Alors…
  Avec bonheur, elle virevolte gracieusement à travers la pièce, sa crinière aux reflets de soleil couchant fouette l’air. Par moments, elle s’arrête pour contempler l’image que lui renvoie le grand miroir. Celle d’une séduisante jeune femme au teint clair, aux yeux couleur de miel, dont la beauté est exaltée par cet écrin couleur de nuit, plus suggestif que si elle était nue.
  Elle fait onduler ses courbes souples et harmonieuses en une danse semblable à celle d’une flamme dans un âtre imaginaire.
  Cheveux relevés en chignon ou libres dans le dos ? Brian aime pouvoir passer la main dedans à tout moment. Pourquoi ne pas le satisfaire ? Ce sera crinière au vent.
  Brian, Brian, Brian… Elle prend conscience qu’elle doit se reprendre, la vulnérabilité n’est pas son fort, la faiblesse encore moins. C’est elle qui mène le jeu ! Pas question de devenir ce genre de femme soumise qui, obéissant à l’homme avec qui elle partage une portion de vie, se transforme, au gré de celui-ci, sans voir qu’elle se détruit.
  — N’est-ce pas, chère Nadine de Rothschild ? interroge-t-elle à voix haute, comme si la charmante baronne pouvait l’entendre.
  Puis, ayant retiré la toilette qu’elle portera ce soir, elle attache sa longue chevelure.
 
  Le téléphone, encore le téléphone ! Vite, elle branche le haut-parleur de l’appareil posé à côté de son lit.
  — Johan ! j’attendais ton…
  Une voix masculine, aux inflexions exceptionnellement chaudes, caressantes et profondes, émane de façon inopinée de l’appareil.
  — Non, ce n’est pas Johan…
  Cette voix ressemble tant à une autre qui a longtemps été sa raison de vivre et qu’elle ne peut oublier. Pénélope perçoit une attente à l’autre bout du fil. Après un long silence, de part et d’autre, elle poursuit sur un ton qui se veut calme :
  — Évidemment, vous n’êtes pas Johanna ! Excusez-moi, j’attendais l’appel d’une amie.
  — Désolé de vous décevoir. Voulez-vous que je vous rappelle plus tard ?
  — Non, je vous en prie, continuez, balbutie Penny.
  — De passage aux États-Unis, j’ai assisté par hasard à l’émission où vous avez évoqué votre vie en France. Depuis, j’ai contacté toutes mes relations pour obtenir votre numéro…
  Après une courte pause, pendant laquelle l’hésitation de son interlocuteur est perceptible, celui-ci poursuit en un souffle :
  — Je pense que nous nous sommes bien connus à cette époque.
 
  Pénélope sait à cet instant précis que quelque chose d’irrémédiable vient de se produire en elle. 

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