Robert AZAIS


Robert Azaïs vit à Palau del Vidre, dans les Pyrénées Orientales, où il écrit en conjuguant, avec beaucoup d’humour et de liberté, histoire et littérature.
Écrivain prolixe, Robert Azaïs a écrit 4 romans publiés chez Zinedi, La créature de Prométhée, Le moine était daltonien, Le huis clos des Éminences, Mémoires d'une relique, de nombreux autres romans  chez TDO dont Un templier à Palau, Les larmes d'Odin, Comédie macabre à Collioure, Les chevaliers de l'Apocalypse, un essai aux éditions du Mont, Signé Thot ou une nouvelle approche de l’énigme de Rennes-le-Château.

La créature de Prométhée

Roman


La créature de Prométhée : résumé

Zeus, maître des dieux, donne un jour l’ordre à Prométhée de créer un nouvel homme. Maladroitement modelé dans la glaise, cet homme sera Utis, bien imparfaite et bien décevante création. Or, dans l’Occitanie natale de Robert Azaïs, Utis signifie machin et Fluro, sa compagne, désigne une femme sotte et assez niaise. C’est donc ce couple improbable qui est censé donner naissance à l’humanité nouvelle.
Ce roman aurait pu s’intituler la mythologie revisitée, une genèse iconoclaste, une autre histoire de la création du monde, Utis ou l’autre Adam…
Fort de la conviction, déjà exprimée dans ses précédents ouvrages, qu’il n’y a pas une Vérité, mais des vérités selon les époques, les lieux, les cultures et même les individus, l’auteur nous entraîne dans un Olympe de fantaisie où se côtoient pêle-mêle les dieux et les héros de l’antiquité, ceux de l’ancien et du nouveau testament, et bien d’autres personnages empruntés à divers panthéons.
Étonnant roman, où l’humour ravageur et l’imagination débridée de l’auteur n’empêchent pas l’émergence de questions graves. Un plaidoyer pour la tolérance et la liberté de penser, dans un grand éclat de rire.

ISBN : 978-2-84859-088-2
Édition imprimée : 20.00 € 
Édition numérique : 7.99 €
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La créature de Prométhée : extrait

C’est lui, Prométhée, lui seul, qui avait conçu la justesse et la nécessité de son geste pour amender ce qui n’avait été qu’imparfait au départ. Il avait amélioré ce que Zeus en personne avait voulu. Par voie de conséquence intellectuelle, Prométhée commença à imaginer que la divinité pouvait être inutile et qu’il serait peut-être judicieux et avantageux de se substituer à elle. Il se promit de réfléchir à cette révélation lorsqu’il serait couché.

Pour l’instant, il fallait continuer à dispenser un enseignement à cet Utis qui, contre toute attente, montrait d’aussi bonnes dispositions.

Des sifflets soudains et discordants firent se retourner avec ensemble Prométhée et Utis. Ils émanaient d’un seul et même personnage impressionnant de laideur, difforme et qui possédait deux visages disposés à l’opposé l’un de l’autre. La personnalité de l’entité paraissait dominée par une très forte contradiction interne. En effet, sous deux grands nez, ses bouches aux lèvres pincées sifflaient des mélodies si éloignées l’une de l’autre qu’il en résultait une cacophonie horripilante. Les lèvres de gauche modulaient un air funèbre, lent et triste, alors que de celles de droite, jaillissait une chansonnette joyeuse et trépidante.
Du fait de sa double face, la monstrueuse créature possédait un tout petit crâne coiffé d’un minuscule et ridicule béret qui laissait échapper des touffes de cheveux noirs et raides. Il était vêtu d’un long tablier gris bleu attaché sur son épaule senestre et sa main tenait un balai de buis au long manche.
Utis avait poussé un cri de terreur.

— N’aie pas peur, petit, le rassura Prométhée, ce n’est que Janus. Il est un peu bizarre mais il n’est pas méchant.

Pendant que Janus persistait à donner son étrange et agaçant concert, le maître raconta à l’élève que ce personnage était le plus vieux qu’il connaisse ; plus vieux que Zeus, plus vieux que le père du père de Zeus. Son grand âge lui autorisait des incartades que tout le monde pardonnait avec un sourire condescendant. Pour l’occuper, le patron de l’Olympe lui avait donné un poste de concierge où il excellait avec ses deux visages. Janus surveillait ainsi sans faillir les entrées et les sorties d’une des portes principales qui menaient vers le séjour des dieux. Il était vite devenu célèbre et, par extension, on le nomma Le gardien de la porte. En outre, pour faire taire ceux qui le disaient gâteux, égoïste et sénile, Janus avait fondé un asile pour vieillards divins fortunés et connus. Ainsi hébergeait-il des personnages comme Saturne et s’en faisait une gloire. Il ne ratait jamais une occasion de le faire savoir.

Ce matin-là, poussé par une irrépressible curiosité, il s’était rendu chez Prométhée afin de voir le fameux Utis dont tout le monde avait parlé la veille au soir. Retenu dans sa loge, il s’en était voulu d’avoir manqué la réunion des divinités autour du puits et de la célébrité du jour.
Maintenant, il était là et venait d’attirer l’attention sur sa personne selon sa manière coutumière qui, pensait-il, lui permettait de s’immiscer dans les affaires des gens sans passer pour une divinité grossière.
Les deux bouches de Janus donnèrent le bonjour avec unisson. Utis apprit à cette occasion que le dieu s’exprimait ainsi lorsque son esprit était en paix. Par contre, quand le personnage était tiraillé entre plusieurs conceptions ou plusieurs choix, chacune des bouches exposait différents arguments en même temps, parfois avec colère. Jusqu’alors, personne n’avait réussi à suivre ces débats intérieurs. Enfin le nouvel homme put vite se rendre compte que Janus, en utilisant judicieusement ses deux bouches, avait la possibilité d’obtenir un effet d’écho pour soutenir la vigueur de ses propos quand il le fallait.

— Ainsi, fit Janus à l’adresse d’Utis, c’est toi le fameux Machin…
— Non, trancha Prométhée. C’est Utis.
— Ça revient au même, répondit le concierge.
— Ne commence pas à me chercher, hein ! s’énerva Prométhée. Utis est au monde la créature la plus achevée qu’on connaisse et dont je suis le seul créateur.
— C’est pour ça qu’il sent le vomi et qu’il est plein de tâches de merde ? s’enquit Janus.
— C’est un détail, jeta le créateur agacé.
— Un détail odoriférant ! s’exclama Janus avec un effet d’écho. Souviens-toi que j’ai deux nez !
— Ne t’arrête pas aux apparences, vieux pipelet ! gronda Prométhée. Je n’ai pu produire que le meilleur. Sais-tu ce que ma créature a été capable de me répondre alors qu’elle n’est âgée que d’un jour ?
— Non, répondit placidement le biface, mais je sens que je vais le savoir sans même avoir quatre pas à faire.
— Eh ! bien, paonna Prométhée, pour cet homme bien né de ces mains que voilà, la valeur n’a pas attendu le nombre des années. Quand j’évoquais devant lui ses bonnes dispositions, il me répondit que cela supposait l’existence de mauvaises dispositions. Ceci prouve qu’il comprend d’emblée le sens du mot disposition que je n’avais jamais, jusque-là, utilisé en sa présence. Non content de lui avoir donné une forme humaine, je lui ai octroyé la science sans m’en apercevoir.
— Es-tu vraiment sûr de ce que tu dis ? interrogea Janus sur un ton faussement inquiet.
— Je t’assure que je ne me suis rendu compte de rien, insistait le créateur. Ce doit être inné, chez moi, cette universalité des dons…
— Ça, je m’en fous ! lança le concierge, goguenard alors que son interlocuteur prenait l’air vexé. Tu es doué pour les bêtises et surtout pour les dire. Continue un peu et tu vas vite ressembler à ton imbécile de frère…
— Vieux radoteur ! Tu es borné ! ragea Prométhée.
— … ou clairvoyant, comme le disait ce cher débris de Saturne que je loge gratis pro deibus. Mais c’est peut-être une flatterie de plus de sa part, car il n’arrête pas de me faire briller les cothurnes pour que je continue à l’héberger.
— Oh ! je crois qu’il fait la même chose avec tout le monde, renchérit Prométhée. Figure-toi…
— Mets-le au pluriel !
— Quoi ?
— Le figure-toi. J’ai deux visages !
— C’est une blague ?
— Mais oui… continue.
— Eh bien ! comme je le disais, reprit Prométhée encore vaguement inquiet, l’autre jour j’ai rencontré Éros. Tu sais comment il est, sans malice, sans aucune finesse. Il avait aux pieds des calligae toutes brillantes de graisse fraîchement passée. Quand je le lui ai fait remarquer, il m’a, évidemment, parlé de Saturne. Il m’a dit tout crûment que le vieux flagornait avec insistance pour que lui, Éros, lui greffe une paire de c…
— Fais attention, coupa brusquement le concierge, des oreilles toutes neuves et innocentes nous écoutent.

Fort heureusement, Prométhée s’était arrêté à temps et n’avait laissé échapper que la première lettre de l’imprononçable. Mais il est bien connu que rien de ce qui est interdit n’échappe à l’ouïe soudain attentive des enfants.

— C’est quoi, une paire de c… ? demandait Utis à la cantonade.
— … oui, continuait Prométhée à l’adresse de Janus qui écoutait de ses quatre oreilles. Ce vieux vicieux s’est mis en tête de séduire Déionè…
— Le beau-père d’Ixion ? s’exclama le divin concierge dont une des faces affichait la pudeur outragée et l’autre un intérêt salace. Saturne a viré de bord ? Personne ne va me croire quand je vais le dire…
— C’est quoi, une paire de c… ? demandait Utis.
— Mais non ! s’énervait Prométhée. Il s’agit de Déionè, la fille de Neptune, tu sais, celle qui a les dents de devant toutes gâtées…
— Ah ! oui, je vois ! celle qui ressemble à l’Hydre de Lerne.
— Voilà ! tu y es ! approuva Prométhée.
— Je veux une paire de c… ! criait Utis.
— Mais, tu en as déjà ! s’exclama le créateur quelque peu vexé. Fiche-nous la paix… c’est sérieux, ce qu’on fait, nous… et puis… tiens ! je ne sais plus où on en était. Eh ! Janus ! qu’est-ce qu’on disait ?
— Je te disais que tu proférais des bêtises aussi grosses que ton frère est imbécile et tout cela avant que tu ne me parles de Déionè…
— Le beau-père d’Ixion ? fit une voix de femme masquée par la margelle du puits.
— Mais non ! dit Prométhée, agacé. La fille de Neptune ! Écoutez ce que je dis, tout de même !
— Ce n’est pas la peine de me parler comme ça, reprenait la voix devenue boudeuse. Je débarque, moi. C’est vous qui m’avez réveillée avec vos cancans.
— Je veux une paire de c… ! se lamentait Utis.
— Il veut quoi ? demanda la voix.
— Une-pai-re-de-c…, scanda Prométhée.
— Des quoi ?
— Des castagnettes ! intervint Janus.
— C’est un Ibère ? questionna la voix. Dans le temps, j’ai connu un matador qui n’avait qu’une…
— On s’en fout ! firent avec ensemble Janus et Prométhée.
— Oh ! fit la voix et tout le monde reconnut Cassandre.
— Que fais-tu là ? demanda Prométhée. Tu as dormi ici ?
— Oui, répondit l’autre. J’attends de pouvoir reprendre mon échelle… mais maintenant, j’ai tout mon temps. Vous parliez de quoi ?
— Je disais à Prométhée qu’il proférait des bêtises, fit Janus.
— Ça ne m’étonne pas, avec l’avenir qu’il se prépare et que j’ai lu dans sa main, il est normal qu’il débloque dès maintenant ! un futur pareil, ça ne s’improvise pas !
— Je veux une paire de c…, gémissait Utis.
— Vas-y, continue, rageait Prométhée en direction de Cassandre. Donne raison à ce vieux. Tu cherches une maison de retraite ou quoi ?
— Elle logerait avec Saturne que j’héberge déjà, enchaînait le concierge fier de lui. Ce que je disais, Prométhée, c’était pour ton bien car tu me parais fatigué. Il est vrai que dans la réponse de ton élève, tu n’as pas su voir qu’il faisait la distinction entre le bon et le mauvais, entre deux notions opposées. Cet être frustre venait de découvrir qu’une chose ne peut se concevoir que par son contraire. Tu réponds disposition alors qu’il te révèle la dualité…
— La quoi ? fit Prométhée.
— La dualité… c’est l’annonce du monde nouveau… qui par là même ressemblera à l’ancien… fit Janus, nostalgique.
— Il ne manquerait plus que ça ! ragea Prométhée, qu’on en revienne aux anciens temps !
— C’était écrit ! dit Cassandre, prophétique. La catastrophe annoncée arrive !
— Je veux une paire d c… ! hurlait Utis.
— Tiens ! écoute-le ! fit Prométhée, caustique en désignant le nouvel homme. Il parle toujours de dualité ou est ce que je me trompe ?
— Monsieur fait l’imbécile ? Monsieur est un esprit fort ? Ou alors Monsieur Prométhée a-t-il peur de ce qu’il ne peut imaginer ?
— Mais je suis capable d’imagination, protesta le créateur, piqué au vif. La preuve, j’ai pleuré à gros sanglots quand Cassandre m’a dit mon avenir.
— Ah ! non ! s’indignait la prophétesse. Si tu avais su imaginer, tu n’aurais pas seulement pleuré ; tu te serais supprimé par n’importe quel moyen !
— Donc, enchaîna Janus, toi et tes semblables ne peuvent concevoir que le monde à venir sera différent de celui que tu connais aujourd’hui. Vous n’avez même pas été capables d’imaginer un diable digne de ce nom, bien méchant et purement mauvais.
— C’est bien vrai, ça, concéda Prométhée après un instant de réflexion. Dans notre panthéon, tous les dieux sont un peu gentils et un peu méchants à la fois. Tu vois bien, vieux radoteur, que ces notions dualistes existent aussi chez nous.
— Oui mais vous les avez rendues tellement insignifiantes dans leur nature, s’enflamma Janus, que tu as été incapable de les découvrir avant que je ne t’en parle. Nous, à notre époque d’avant Saturne, que j’héberge, nous avions un très méchant diable et une divinité extrêmement bonne. Les choses étaient ainsi bien nettes.
— Ce n’est pas mieux, ce qu’on a maintenant ? hasarda Prométhée, hésitant.
— C’est de la soupe ! asséna le concierge. Tout est mélangé et tout a le même goût ! Votre Lucifer, celui que vous appelez Eosphoros, n’est plus qu’un larbin. Il attelle tous les jours les chevaux d’Apollon au char du soleil et il ferme sa gueule !
— Oui mais il est peut-être très méchant en lui-même, tenta Prométhée. Il doit espérer que les chevaux vont attraper une insolation. Voilà ! j’ai trouvé ; mon Lucifer est méchant au deuxième degré.
— Il est vrai, fit Janus sur un ton de lassitude, qu’avec toi, je prêche dans le désert. Tu ne peux évidemment pas comprendre ce que tu ne sais concevoir. Un jour, peut-être, je t’expliquerai… Parlons d’autre chose.

Le moine était daltonien 

Roman


Le moine était daltonien : résumé

On était au beau milieu du Moyen Âge et personne ne le savait, pas plus que frère Déicole ne connaissait le mot « daltonien ». Pourtant il l’était, et cette perception particulière des couleurs agissait sur un caractère déjà peu facile.
Après avoir semé la perturbation dans son monastère d’Irlande, il part porter la bonne parole et son irascibilité sur le continent. De monastère en prieuré, armé de son pénitentiel et fort de ses extravagantes pratiques ascétiques, il va parcourir l’Europe médiévale en direction de l’orient jusqu’aux confins de la Germanie, traumatisant au passage le clergé et les populations des régions traversées.
Atteignant les diocèses des marches de la chrétienté, il se lie d'amitié avec frère Agapet, grand amateur de drogues d’antique mémoire, et découvre le trafic d’esclaves qui alimentait l’Europe entière et les contrées du Moyen Orient. Les deux compères se lancent alors dans la lutte contre le commerce d’êtres humains en s’aidant curieusement des effets du haschich sur le comportement de ceux qui en usent.
Satirique, burlesque, grinçant, l’humour de Robert Azaïs joue sur tous les registres et n’épargne personne.
Avec les aventures et tribulations de ce moine daltonien, l’auteur, daltonien lui-même, nous offre un nouveau roman réjouissant dans la veine de ses œuvres précédentes.

ISBN : 978-2-84859-030-1
Édition imprimée : 20.00 €
Édition numérique : 7.99 €
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Le moine était daltonien : extrait

Quant à mon île, sachez qu’il n’y a point de clercs en rupture de monastère car l’Irlande est une immense abbaye dont le sol est d’un orange permanent alors que des cieux toujours roses lui servent de voûte.

L’archevêque ébahi, la mâchoire pendante, tentait d’imaginer ces terres qu’il avait crues bêtement normales. Il est vrai qu’aux confins des mondes connus, on voyait parfois d’étranges phénomènes et d’insondables mystères qui, par leur extravagance, n’en glorifiaient que mieux l’œuvre de Dieu. L’homme qui se tenait devant lui n’en semblait pas affecté outre mesure et paraissait normal si l’on exceptait sa barbe carotte. Mais peut-être sa robe de bure cachait-elle des bizarreries physiques car tout le monde sait qu’au bord de ces océans menant vers des gouffres horribles, vivent des êtres de complexion biscornue qui parlent aux licornes et chevauchent les baleines.
Les yeux encore hallucinés, l’archevêque reprit :

— Mais vous savez bien, mon fils, qu’une discipline régit la vie monastique.
— Oui-da ! Monseigneur, la règle de saint Colomban est la plus propre à glorifier Dieu.
— Ne punit-elle pas l’errance des moines ? insista l’archevêque.
— Notre saint n’en parla jamais car il divagua lui-même sur tout le continent, apportant partout avec lui la bonne parole.
— Oh ! oui ! soupira l’archevêque, l’Europe entière s’en souvient.

Le supérieur de Magdebourg sentit qu’il perdait du terrain. Il n’osait employer la force car il avait peur des réactions du moine fou. Il fallait toutefois prendre une décision. D’une voix un peu blanche, il commença :

— Vous logerez, frère, en notre monastère…
— J’y ai déjà pris demeure.

L’archevêque n’en revenait pas. Les miracles, dans le fond, existaient, bien qu’il n’y crût plus depuis longtemps. Le clerc fou venait de lui-même se mettre en clôture. Soulagé, le cœur léger, le pasteur de Magdebourg donna congé au moine en promettant que Liutprand veillerait sur les captifs et que ces derniers ne quitteraient pas la ville tant que dureraient les fêtes pascales.

Frère Déicole réintégra la cellule de frère Agapet. Il s’y octroya quelque repos car Dieu, dans sa grande sagesse, a créé chez l’homme le besoin de sommeil pour que lui-même, ses anges ou ses saints, puissent venir visiter les songes des humains afin de leur faire connaître Ses Divins Désirs ou Ses Sacrées Remontrances.

Le diacre, craignant pour son âme, prit son rôle à cœur, restant près des captifs pour surveiller leur conduite de nouveaux chrétiens. L’homme, qui n’avait jamais eu de famille, se prit d’affection pour ses filleuls et filleules. Cet amour irréfrénable le fit craindre des gardes d’Isaac qui ne pouvaient rien faire concernant les esclaves sans passer par Liutprand.
Quand Septime et Isaac vinrent aux nouvelles, l’archevêque les informa que le moine était enfin en clôture. Il fit valoir que la solution à l’inextricable situation ne revenait qu’à son sens de la diplomatie. Les deux associés le félicitèrent et voulurent prendre congé afin de donner des ordres pour qu’on levât le camp.

— Paix-là, mes amis ! dit alors l’archevêque, point n’irez hors de ma ville aujourd’hui qui est Vendredi Saint, et ce jusqu’au jour après le prochain dimanche, icelui étant la sainte fête de Pâques. Vous savez qu’en ces jours sacrés, nul ne peut voyager ou vaquer à ses affaires personnelles.
— Mais, Monseigneur, rétorqua Septime, vous errez. Ce prochain dimanche est celui des Rameaux.
— Que nenni, trancha l’archevêque, nous avons décidé, par souci d’œcuménisme et afin que la chrétienté ne se déchirât point sur ces problèmes, d’appliquer les divers computs en notre archidiocèse. Il sera donc Pâques le dimanche à venir ainsi que le suivant.
— Ainsi, fit Septime, amer, vous fêterez Toussaint en août, à l’ancienne mode, tout comme en novembre, ainsi qu’il en est maintenant décidé. S’il plaît à un quelconque hurluberlu de fêter les Rois mages lors des vendanges, vous accèderez à ses fantaisies ?
— Si fait, messire ! affirma l’archevêque d’un air hautain.
— En Magdebourg, la majorité des jours sera alors chômée.
— Il en sera ainsi, trancha le métropolitain. N’insistez point, la décision est déjà publiée. Voyez par la fenêtre le fort concours populaire qui célèbre, en faisant néant, la Passion de Notre Seigneur. Il serait fort mal vu que vous alliez alors traitant de vos affaires mercantiles et le bon peuple, outré par votre mépris de nos saintes fêtes, risquerait bien de vous faire un mauvais parti.

Les deux associés se retirèrent, impuissants, alors qu’Isaac pestait contre ce catholicisme presque aussi compliqué que sa propre religion. Ils calculèrent qu’il leur fallait déguerpir de la ville le lundi à venir et qu’ils devraient être sortis des limites de l’archidiocèse avant le jeudi suivant, qui serait à nouveau le Jeudi Saint.

Avant d’aller se reposer des fatigues de la nuit, l’archevêque convoqua l’abbé du monastère et lui intima l’ordre d’utiliser tous les moyens, la violence s’il le fallait, pour que frère Déicole ne sorte point de sa clôture.
Le métropolitain put aller dormir tranquille alors que Liutprand veillait sur sa famille.

CHAPITRE V

Il y avait déjà plusieurs heures que frère Déicole était l’hôte du monastère et tout restait anormalement calme.
L’abbé exprimait son soulagement par de petits soupirs satisfaits et frère Agapet jubilait. Il tenait enfin la preuve que le peuple d’Irlande constituait une race à part, en marge de l’humanité ordinaire. Les ravages que saint Colomban avait fait subir à l’Europe continentale n’étaient donc pas dus au caractère fantasque du bienheureux mais trouvaient une explication dans les particularités génétiques de la population à laquelle il appartenait.

Durant de longs moments, seulement entrecoupés par les gesticulations de l’Irlandais aux heures canoniales, frère Agapet avait soumis frère Déicole à toute une série de tests.

Le moine de Magdebourg, féru de symbolisme, un des fondements de la pédagogie médiévale, possédait dans sa cellule une collection de pierres dont certaines étaient fort belles.
Incidemment, le moine roux avait désigné une améthyste dont il avait loué la magnifique couleur bleue. Alerté, frère Agapet avait fait répéter frère Déicole qui avait persisté dans son erreur. Prenant sur l’étagère une malachite d’un beau vert, le clerc de Magdebourg avait demandé :

— Que pensez-vous, frère, de cette pierre ?
— Au-delà du poli qui fait ressortir son moiré, je ne tarirai pas d’éloges sur sa teinte marron rouge, fort peu commune par ma foi.

Frère Agapet riait sous cape. Une telle pierre, souveraine par sa couleur verte contre les maladies du foie, aurait été inopérante pour curer les affections guéries par les pierres rouges. Par curiosité, il poussa plus loin son interrogatoire.

— En vos terres, qu’utilisez-vous comme pierre pour guérir les maladies du foie ?
— Je n’en suis pas très sûr, hésitait frère Déicole, car notre nourriture, saine et sainte, ne nous prédispose pas à de tels maux. Il me semble avoir entendu dire qu’on utilise des pierres vertes pour de tels traitements. Vous errez, frère, si vous croyez que la pierre que vous tenez est souveraine contre les affections du foie. Il vous faut prendre celle-ci dont le vert foncé promet d’être efficace.

Le moine désignait un grenat.
Frère Agapet était désorienté car la couleur rouge guérissait les hémorragies, les flux de sang et la rumeur la disait radicale contre les hémorroïdes. Il crut un instant que frère Déicole était atteint d’une déficience dans la vision des couleurs mais il fut rassuré lorsqu’il montra le jaune vif d’une citrine, efficace contre la jaunisse, que le moine roux identifia sans problème. Il en fut de même quant à la transparence du béryl, pierre qui, traversée par le soleil, figure le chrétien illuminé par le Christ.
Ce dont ne pouvait se douter le moine de Magdebourg, était que les daltoniens perçoivent le jaune et, ce qui n’a rien à voir avec le prisme, le transparent.
Un peu plus tard, frère Agapet fut peiné de savoir que le sang versé sur la croix par le Christ était vu, par son collègue, comme le suc verdâtre d’un insecte écrasé car c’est ainsi que Déicole identifia la sardoine rouge, symbole du Saint Sacrifice.
Poussé par son esprit scientifique, frère Agapet osa une question que tout autre que lui n’eût pensé adresser au moine roux.

— Frère, dit-il, mis à part le respect et l’admiration que je lui porte, auriez-vous l’extrême bénignité de me dire, car je ne la vois pas bien dans la pénombre, la couleur de votre barbe.
— Mais verte, parbleu !

Frère Agapet était déçu, il lui fallait revenir à la première hypothèse qui supposait une banale déficience de vision.
— Néanmoins, continua le moine d’Irlande, et vous êtes la seule personne à qui je l’avoue car vous aimez saint Colomban, il advint parfois que je vis ma barbe orange. Cela se produisait lorsque, pour mieux m’humilier devant la grandeur de Dieu, je me jetai à plat ventre sur le sol. Dans cette position, ma barbe, étalée en éventail sur l’herbe, me paraissait orange et, chose encore plus surprenante, l’herbe devenait verte. Je n’ai jamais su si ce phénomène était dû au contraste des teintes ou au choc consécutif à ma chute d’humilité.

Frère Agapet était heureux ; son ami était mieux qu’un simple daltonien, c’était un daltonien conscient de son infirmité.
Frère Déicole passa le reste de la journée en prières et macérations car il convenait de célébrer comme il se doit la Passion de Notre Seigneur. À la nuit tombée, il sortit sans permission du monastère pour continuer la catéchisation des captifs. Il trouva Liutprand qui mettait tout son cœur à apprendre à ses filleuls et filleules les principes de la vie chrétienne.
Le diacre ne fut pas surpris de voir que le moine était sorti de sa clôture. Rien ne l’étonnait plus de la part de ce clerc. Il redouta un instant que le moine insiste pour rester avec lui.

— N’ayez crainte, fit Liutprand. Vous pouvez retourner à vos méditations. J’éduque mes protégés dans la foi chrétienne.
— Leur parlez-vous au moins, de la vie de saint Colomban ?
— Si fait ! dit le diacre, un peu affecté par ce mensonge. Mais je dois aussi leur parler de Christ.
— C’est vérité même, pontifia Déicole. À tout seigneur, tout honneur. Mais juste après Christ, parlez-leur de saint Colomban.
— Vous serez obéi, frère. Mais vous, de votre côté, vous devriez aller prier pour le salut de leurs âmes.
— J’y vais de ce pas. Restez vigilant, Liutprand car le Juif qui les possède pourrait bien les enlever dans le petit matin bien que nous fussions en pleines Pâques.
— N’ayez crainte, rassura le diacre. Le jour à venir est celui du sabbat pour Isaac, il ne bougera pas.
— Fort bien, répondit le moine en tournant le dos. Faites-leur pratiquer le crosfigill, Liutprand, cette attitude raffermit les âmes les plus tièdes.

Frère Déicole revint dans la cellule de son collègue qu’il trouva assis sur sa paillasse, les yeux dans le vague, en train de mâchouiller des feuilles qu’il prenait dans une petite bourse.

— Que faites-vous donc, demanda frère Déicole, ainsi rêvassant au lieu d’être en saintes oraisons ? Êtes-vous transformé en vache ruminante ?
— Ce ne sont que des simples, répondit Agapet, qui épurent mon esprit et, dans mes songes, me font rencontrer des anges et des bienheureux, parfois des apôtres et, plus rarement, Dieu.
— Dieu ?
— Oui-da ! mais pour mon malheur, car chaque fois qu’il m’apparaît, c’est pour me signifier son mécontentement à mon endroit. J’ai alors l’impression que ma part de paradis s’effrite.
— J’ose une requête, frère, hésita l’Irlandais, dites-moi quel est son aspect car jamais je ne le vis.
— Il m’apparaît toujours les traits sévères, les sourcils froncés et le système pileux fort développé.

Le huis clos des Eminences

Roman


Le huis clos des Eminences : résumé

An 1316. La chrétienté est sans pape depuis deux ans. Jugeant la situation insupportable, Philippe, deuxième fils du défunt Philippe Le Bel et régent du royaume de France, tend un piège aux cardinaux. Sous le prétexte de célébrer un Te Deum, il les réunit dans la cathédrale de Lyon où il les enferme. Ils ne pourront en sortir que lorsqu'ils auront enfin élu un pape.

C'est cet extraordinaire conclave qui sert de cadre à ce roman.
Sur fond d'intrigues et de meurtres, Robert Azaïs, auteur iconoclaste à l'humour décapant, s'amuse à multiplier les situations cocasses dans un joyeux chambardement. Et si la vérité historique en pâtit quelque peu, les lecteurs, eux ne pourront que s'en réjouir !


ISBN : 978-2-84859-029-5
Édition numérique : 7.99 €
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Le huis clos des Eminences : extrait

Alors, une lumière se fit comme dans un rêve ou sous l’effet d’une drogue et le Cathare se remit à vivre des scènes oubliées, des heures du temps d’avant, celui passé avec Déodat Marty.
Il s’approcha doucement de son cardinal, le déshabilla, le lava, lui passa une robe neuve. L’homme geignait mais s’était calmé. Il reposait maintenant sur des draps frais et des oreillers le tenaient presque assis. La peau de son visage était tendue, cireuse, mais il respirait encore.
Alors, dans la nuit profonde qui les entourait où nul bruit ne s’entendait, Aymeric parla lentement à son maître, d’une voix basse et ferme, celle du Parfait Déodat Marty.

« Promettez-vous de tenir votre cœur et vos biens, tels que vous les avez et les aurez dans l’avenir, selon la volonté de Dieu et de l’Église, et toujours, à partir de maintenant, et tant qu’il sera en votre pouvoir, au service des chrétiens et des chrétiennes ? Dites je le promets, Monseigneur, je vous en supplie.
— …
— Dites je le promets, allez… vite !
— Je… le… pro…mets, le cardinal avait entendu et répondu. »

D’une voix plus assurée, Aymeric fit une longue liste d’abstinences que devait observer le cardinal. Par charité, il omit la consommation de mousseux.

« Nous vous imposons ces abstinences, reprenait Salvat, pour que vous les receviez de Dieu, de nous et de l’Église, et que vous les observiez tant que vous vivrez. Si vous les observez comme il faut, avec les autres prescriptions que vous aurez à suivre, nous avons l’espérance que votre âme aura une vie éternelle. Maintenant, dites, je la reçois, dites-le, Éminence.
— Je… la… reçois… »

Aymeric avait alors étendu un drap en guise de nappe sur les jambes de Jacques d’Euze qui paraissait aller un peu mieux. Il y déposa l’Évangile de Jean qu’il avait trouvé dans les affaires de son maître. Il dit une fois le Benedicite puis, à trois reprises :

« Adoremus Patrem et Filium et Spiritum sanctum. »

Prenant le livre de l’Évangile, il le posa sur les mains jointes de Jacques d’Euze qui, trop faible, ne pouvait le tenir. Selon la Règle, il prononça quelques mots d’admonestation. Puis il lut l’oraison.

« C’est ici l’oraison que Jésus-Christ a apportée en ce monde. Ne mangez ni ne buvez sans l’avoir dite  le pauvre cardinal en était bien incapable  dites je la reçois de Dieu.
— …
— Éminence ? Éminence ? M’entendez-vous ? Dites je la reçois de Dieu… »

Jacques d’Euze avait perdu connaissance et Aymeric crut qu’il était mort. Avec des larmes de rage, il frictionna le presque cadavre qui se mit à respirer faiblement. Dans un souffle, Salvat entendit :

« Je… la… reçois… de…
— de Dieu, Monseigneur, de Dieu, je vous en prie, s’acharnait Aymeric, les larmes coulant sur ses joues.
— de… Dddieu… »

C’était une nouvelle victoire arrachée au néant.
Aymeric salua comme on salue une femme puis prit le Livre et pria comme il l’avait vu faire à son ancien compagnon Déodat. Il dit les doubles et les veniae. Puis, redéposant l’Évangile de Jean sur les mains du pauvre agonisant, il prononça trois Adoremus à la place de Jacques d’Euze qui n’en pouvait plus. Alors, écourtant quelque peu la longue cérémonie, il donna l’absolution :

« Par Dieu, par nous et par l’Église, que vos péchés vous soient pardonnés. Nous prions Dieu qu’il vous les pardonne. »

Aymeric porta l’Évangile à sa tête et récita les Benedicite, Adoremus et Parcite d’usage. Puis ce fut la belle et simple invocation à l’Esprit de Dieu.

« Père Saint, accueille ton serviteur dans ta Justice et envoie sur lui ta Grâce et ton Esprit-Saint. »

Aymeric s’inclina pour saluer le cardinal comme on salue un homme. Au bout d’épuisantes heures de course avec la mort, Jacques d’Euze avait reçu l’ultime et le plus haut sacrement cathare, le consolamentum. Même s’il mourait, Aymeric Salvat aurait le sentiment d’avoir sauvé l’âme de celui qui l’avait un jour recueilli et défendu.

Le combat harassant se termina entre vigiles et prime  entre minuit et demi et six heures du matin  . Le cardinal semblait calmé et respirait régulièrement. Épuisé, Aymeric s’était assoupi.
Il fut soudain tiré de son sommeil par des gémissements, Jacques d’Euze était pris de convulsions, une bave blanche aux lèvres, les yeux révulsés.
Salvat resta un moment les bras ballants, accablé par la fatalité ; après tout, il aurait au moins sauvé l’âme du mourant, pour le reste, il fallait laisser faire Dieu ou le Diable.
Il allait abandonner quand, à cause d’un hoquet plus pathétique que les autres émis par l’agonisant, il se révolta avec une rage démente. Il ne voulait plus laisser l’initiative à Dieu, au Diable, au Néant. Il sortit comme un fou dans le couloir tristement éclairé par le lucubrum, veilleuse des monastères, qui a donné le mot lugubre. Il courut dans l’église secouer Bernard Thériaque qui dormait, allongé sur un banc.

« Peste ! Aymeric ! L’église s’effondre-t-elle pour me secouer ainsi ?
— Non, ami ! Mais, viens, notre cardinal se meurt !
— Tiens ? Serait-il encore vivant ? Je le croyais déjà passé !
— Non, pas encore. Il respire toujours mais très faiblement.
— Eh bien ! Il n’y a plus rien à faire. Je suis impuissant contre le poison, Caetani et le Diable.
— Par pitié…
— La pitié ? En a-t-il eu, lui, le Dominicain, envers nos frères et même nos défunts ? Ces chiens de frères Prêcheurs qui torturent, détruisent et condamnent au nom d’un Dieu sans miséricorde que je ne reconnais pas, en ont-ils eu de la pitié ? Que son âme aille se perdre dans le Néant. Je ne le pleurerai pas !
— Mais, ami, je viens de l’hérétiquer. Il est des nôtres maintenant ! »

De surprise, Bernard Thériaque s’était levé d’un bond, les yeux ronds comme des billes. Sans un mot, il avait suivi Aymeric qui le conduisait vers la cellule de Jacques d’Euze.

Le médecin ausculta le cardinal qui râlait faiblement.

« Caetani m’a fait appeler, avoua Bernard Thériaque tout naturellement. Il veut que je devienne son médecin particulier, à la mort de notre maître, en remplacement du sien qui ne sait même pas poser des ventouses. Pour me mettre en confiance et montrer qu’il était le vrai patron de la curie, il m’a laissé entrevoir la composition du poison utilisé contre notre Éminence. Ces Italiens ne savent vraiment pas garder un secret ! Quels vantards ! En plus, je connais le venin. Avicenne en a parlé. Il est à base de ciguë, d’arsenic et de sève de rhododendron. Je peux faire un antidote. »

L’espoir avait ragaillardi Aymeric.

« Je vais l’élaborer. En attendant, maintiens ce bon chrétien en vie en le frictionnant avec du vinaigre pour ramener de la chaleur animale dans ses membres. »

D’un bond, le jeune Cathare s’était précipité vers les cuisines pour y quérir le vinaigre salvateur. Malgré la fatigue qui engourdissait ses bras, il avait frictionné le moribond sans arrêt durant des heures longues comme des éternités. Enfin, Bernard était revenu porteur d’une fiole.
Patiemment, goutte à goutte, Thériaque avait fait boire l’antidote à Jacques d’Euze dont le visage reprenait vie. Caetani et le parti italien avaient échoué.
Tout le temps que prit cette opération, Bernard, l’air admiratif, s’écriait :

« Cet Aymeric ! Quel culot ! Hérétiquer un cardinal dominicain en plein conclave ! Il faut le faire ! Quel toupet ! Pour nous et tous nos morts, quelle revanche ! »

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Mémoires d'une relique 

Roman


Mémoires d'une relique : résumé

Robert Azaïs relate avec un truculent mélange d'humour décalé et d'érudition les tribulations terrestres de la relique du faux saint Félix à travers les âges. L'histoire prend sa source à Rome avec la naissance de Caïus Julius Paulianus, aussi difforme que méchant, dont les ossements, par les facéties du hasard, seront pris, quelques siècles plus tard pour ceux de saint Félix. Cette méprise scellera son destin de relique et lui vaudra de voyager avec un abbé des Corbières, partir en croisade contre les infidèles, découvrir l'Amérique encore vierge, rencontrer le Grand Arnauld, Blaise Pascal, le diacre Pâris ou encore le père Teilhard de Chardin, sans parler des illlustres inconnus, issus du cerveau fécond de leur créateur. Autant d'aventures qui, chaque fois, l'éloigneront, pour notre plus grand plaisir, du repos éternel auquel il aspirait tant.

ISBN : 978-2-84859-026-4
Édition numérique : 7.99 €
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Mémoires d'une relique : extrait

Ils éclatèrent en sanglots pendant que le curé allait chercher sur une étagère un exemplaire de l’Éthique de Spinoza tout corné à force d’avoir été lu. Nicolas Laurier ouvrit le livre avec crainte et ferveur. Il en fit la lecture toute la nuit aux deux amis qui s’effondraient au fil du discours. Eux qui avaient conclu de leurs observations la non-existence de Dieu, en avaient maintenant, d’après la conception du curé, la preuve mystico-mathématique.
Au matin, devant un prêtre aux yeux désespérés qui, en soupirant, se préparait à aller célébrer la première messe du jour, Hippolyte et Symphorien cuvaient leur gueule de bois métaphysique.
Nicolas :
— Je vais avoir à faire mes singeries du jour
Et j’en deviens fort triste, je le dis sans détours.
Ce n’est point tant la messe qui me rend si anxieux,
J’y suis habitué, mes réflexes sont vieux.
Mais c’est après cela l’hypocrite confesse
Et je dois écouter, des autres, la détresse
Qui s’ajoute à la mienne dont je ne peux parler
Car pour les gens, un prêtre ne se doit soulager.

Le curé Laurier parla des affreux moments qu’il passait à confesser les autres, ces gens dont il ne pouvait qu’enregistrer les turpitudes et mesquineries sans pouvoir les pardonner. Bien entendu, pour donner le change, il infligeait des peines canoniquement admises mais il souffrait d’avoir à porter la croix de son semblable et de donner des pénitences dont il savait qu’elles ne serviraient à rien.
C’était le syndrome du père fouettard du catholicisme.
Et c’est les larmes aux yeux, presque à genoux, que le curé pria Symphorien de lui prêter sa relique afin que dans les moments de tourments qu’il allait vivre, cet os tout bête lui rappelle qu’il faisait toujours fonction de prêtre pour ses semblables.
Caius, qualifié de « bête os », était offusqué mais il fut malgré tout glissé dans la soutane du curé qui sentait le désespoir et l’anxiété. Caché sous l’étole, il assista à une messe dite consciencieusement mais à la désabusée. L’enfant de chœur, titillé par les effluves du pariétal, fut fantasque, joua de l’encensoir à l’étourdie, fit quelques pas de tamouré et finit par aller voir dans le bénitier s’il s’y trouvait quelque banc d’anchois. Tout cela sous le regard d’un Nicolas Laurier rendu encore plus triste par ce comportement.
La messe se termina sur un Ite missa est exhalé comme un râle d’agonie et le prêtre se rendit ensuite dans la sacristie où l’on sentait que l’ombre de Spinoza se tenait à l’affût de toute velléité de renoncement.
Maintenant le prêtre transpirait à l’idée de l’épreuve de la confession. Il vivait sa Passion.
C’est un être défait, titubant d’angoisse, qui entra péniblement, à regret, dans le confessionnal sommé d’une croix qui était celle de Nicolas Laurier. Avant de refermer la porte sur lui comme un sas, le curé regarda ses paroissiens qui attendaient le moment de venir purifier leurs âmes. Ils avaient l’air narquois, paraissant goûter les angoisses de l’homme qui allait les écouter et c’est avec une rage désespérée qui tordait ses entrailles que le curé claqua la porte du confessionnal sur son corps tremblant. Il se laissa tomber sur le siège, les yeux clos, haletant. Ses mains moites saisirent nerveusement le pariétal ; le curé s’accrochait à Caius comme un noyé.
Le premier pécheur était déjà là, de l’autre côté de la grille, dardant vers le prêtre, dans la pénombre culpabilisante du confessionnal, un regard ironique. Sur un signe de Nicolas, l’homme dévida en un allègre chuchotis toute une bobine de péchés qui, bien que véniels, réjouirent Caius alors que le curé pensait au néant. Après cette mise en train, vint la liste des fautes réputées capitales, mortelles, celles que redoutait le prêtre car elles taraudaient son sommeil, tourmentaient et gonflaient sa conscience qu’il ne pouvait vider comme une vessie trop pleine. Caius était scandalisé par l’étalage des turpitudes et des mauvaises pensées alors que Nicolas sursautait au récit de chacun de ces péchés. Quand la mine réjouie du récitant annonça la fin du cloaque verbal, le curé avait les yeux tristes d’un basset artésien. Alors, comme à chaque séance, revint le même problème de conscience ; Laurier devait-il leurrer le patient en l’absolvant au nom d’un Dieu qui n’existait pas ?
Il l’avait toujours fait jusqu’à présent pour se débarrasser des visages au soulagement cauchemardesque qu’il avait devant lui et qui menaient des farandoles démoniaques sur l’écran de ses nuits sans sommeil.
La présence de Caius lui donna du courage. Il donnerait l’absoute au nom de l’os qui l’accompagnait, qui était tangible, dont on ne pouvait nier l’existence. Il la donnerait ensuite au nom du fils, terme générique et confus qui pouvait très bien laisser supposer qu’il s’agissait de Jésus. Enfin, à la place du saint Esprit, il se mettrait lui-même car, se disait-il, s’il avait été à la peine, il était juste qu’il fût à l’honneur.
— Ego te absolvo Je t’absous
In nomine sancti Felici Au nom de saint Félix
Et filii Et du fils
Et Nicolai Et de Nicolas.

Rompant ensuite avec toutes les traditions formalistes, en guise de signe de croix, le curé brandit l’os de saint Félix sous le nez du nouveau pardonné. L’homme alors sentit tous les parfums des îles aux épices, son âme se purifia dans l’onde des lagons bleus en compagnie de bancs d’anchois alors qu’il voyait paître des vaches dans de riches prairies parsemées de ruches. Au lieu de partir les paupières crispées en signe de contrition, le pénitent, joyeux, s’écria :
— Merci, curé, merci pour cette absolution,
Pour la première fois, j’ai senti le pardon.
Je viendrai, par ma foi, de nouveau à confesse
Où je ne me rendais que d’une triste fesse.

Au premier abord, Nicolas Laurier fut peiné par cette annonce qui lui promettait un surcroît d’angoisses. Mais à la réflexion, il se dit que quelque chose venait de changer. Était-ce dû à la présence de l’os ou en était-il lui-même la cause par sa nouvelle formule d’absoute ?
Il décida de continuer et traita le pécheur suivant avec plus d’assurance. Cette nouvelle confiance en soi le poussa à modifier la formule de rémission des fautes en prenant carrément la place de Dieu qu’il avait d’abord laissée à saint Félix.
— Ego te absolvo Je t’absous
In nomine mei ipsi En mon nom même
Et filii Et celui du fils
Et sancti Felici Et de saint Félix.

Caius était outré par cette rétrogradation arbitraire mais l’imprécateur, Laurier en l’occurrence, avait tout pouvoir.
Le résultat de l’absoute fut identique au précédent mais le pénitent, une femme, fut, par nature, plus expansif que le premier et Nicolas en conclut à la rectitude de sa formule.
Le groupe des paroissiens qui attendaient leur tour, fut de la même manière passé à confesse. L’enthousiasme était général. Une délégation vint demander la tenue d’une nouvelle séance dans l’après-midi afin que les membres de la communauté, absents le matin, puissent eux aussi connaître les divines extases d’une âme lavée et essorée par Laurier. Il refusa.
Nicolas rentra chez lui. Maintenant, il ne faisait plus partie du clergé catholique. Sa crise de conscience était terminée. Sous une latte du plancher qu’il souleva, il prit une bourse et courut acheter d’immenses miroirs qu’il fit aussitôt disposer sur les murs du presbytère. C’est ainsi qu’il dépensa d’un seul coup le résultat patiemment amassé des laborieuses et quotidiennes quêtes faites depuis son ordination.
Quand tout fut en place, il put s’admirer sous toutes ses faces, perpétué à l’infini. Il sursauta quand il vit l’ensemble de ses clones rire maladroitement au même moment. Nicolas laurier venait de sourire sans s’en apercevoir, dépassant ainsi ses contradictions d’essence spinozienne. Il fallait maintenant imaginer Nicolas Laurier heureux.
Quand Hippolyte et Symphorien vinrent récupérer la relique, ils ne pouvaient concevoir le curé autrement que triste et angoissé. Aussi, leur surprise fut énorme quand ils virent les murs cristallins refléter des myriades de prêtres qui, le surplis légèrement soulevé d’une main, esquissaient des pas de gavotte en souriant à des anges qui n’existaient plus.
Hippolyte (à Symphorien) :
— Sauvons-nous, mon ami, des milliers de curés
Dansent autour de nous, découvrant leurs mollets
Qui sont grêles, poilus, fort laids à regarder.
Laurier nous a trahis, l’Église est ameutée.

Symphorien avait déjà dégainé sa rapière quand le prêtre les vit et leur ouvrit les bras.
— Entrez donc, mes amis, et veuillez m’adorer,
Car c’est moi en personne qui vais Dieu remplacer.
N’ayez pas peur des murs, ils ne sont que miroirs,
Servant à ma personne pour se faire valoir.
N’allez pas plus avant, vous troubleriez le charme
En vous multipliant. J’en verserais des larmes.

Symphorien (figé) :
— Mais dites donc, curé, pourquoi le presbytère
Est-il ainsi vêtu ? N’en faites pas mystère
Car on supposerait maison bordellisée
Et, sauf votre respect, vous en franc tenancier.

Nicolas Laurier conta alors les évènements et ses décisions de la matinée. Il reconnut honnêtement la part que la relique avait jouée dans son évolution spirituelle. Puisque Dieu n’existait pas, il avait résolu de le remplacer car personne ne pouvait nier la propre existence de Laurier.
Hippolyte (caustique) :
— Tant qu’à Dieu remplacer, faites-le en beauté
Mais surtout pas par vous qui êtes contrefait.
Si vous montrez mollets, le fidèle effrayé
Jurera aussitôt de vous abandonner.

Nicolas :
— Homme de peu de foi ! vous êtes aveuglé !
Je suis laid, il est vrai et de corps délabré.
Le vénérable en moi est ma propre nature,
Alors que l’enveloppe est ainsi que l’ordure
Qui s’en va pourrissant au gré des éléments
Ne gardant que l’esprit de ce qu’elle fut avant.
Nature est maître mot et remplace le Dieu
Que nous avons tué tant nous étions curieux.

Nicolas Laurier se réconciliait ainsi avec Spinoza et sa conscience était apaisée car il réinventait un Dieu immanent.
Le curé expliqua aux deux visiteurs qu’ils devenaient les premiers disciples d’une religion nouvelle, le Nicolaïsme, ayant pour objet l’adoration, se suffisant à elle-même, de son fondateur. Le discours possédait la petite pointe de mégalomanie nécessaire à toute entreprise d’envergure. Hippolyte et Symphorien restaient sans voix devant cet embrigadement forcé alors que Nicolas, la relique toujours à la main, se retournait vers les miroirs.

Caius fut surpris de voir son image multipliée à l’infini. Il se trouva bien amoindri depuis qu’il avait admiré son dernier reflet d’homme chez Pomponnius. Devenu un adepte inconditionnel du curé, il tombait dans le diabolique piège d’une élucubration malsaine habillée de terminologie judéo-chrétienne. Il prit son rôle au sérieux puisqu’il se considérait comme le second de Dieu.
« J’avise les reliques qu’à partir de ce jour,
Elles n’auront à compter que sur mon seul amour
Le poste de saint Pierre m’étant attribué,
C’est donc moi qui commande, vous allez en suer. »
Ces paroles, multipliées à l’infini par les miroirs, se diffractèrent vers tous les horizons et le discours fut entendu du Paradis comme venant de partout et de nulle part. Mais cet effet d’écho multiple fit grande impression et les bienheureux pensèrent un moment que Dieu, mécontent de l’indiscipline qui régnait depuis plusieurs siècles dans les Cieux, venait de dégommer saint Pierre.
Seul dans les éthers, Julius reconnut la voix de Caius. Ne pouvant en localiser la source, il tenta un appel :
« Où es-tu, mon jumeau, mon cher alter ego ?
Rejoins-moi sur la Terre, nous dormirons bientôt
Du sommeil éternel, nous serons au repos. »
Ces paroles à leur tour aboutirent dans les miroirs qui les renvoyèrent dans les éthers. Chacun des saints crut que le message lui était destiné. Les Cieux se vidèrent alors des bienheureux qui parcoururent la Terre à la recherche de cette âme sœur qui leur promettait une paix propre à leur intrinsèque nature. Seul saint Augustin qui ne se connaissait pas d’égal, resta en Paradis où il erra tristement.
Tant que dura, pour les âmes de l’au-delà, la quête de leur alter ego tentateur, les appels fusèrent dans tous les sens.

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