Pascal DUPIN

Né le 18 février 1959, Pascal Dupin a grandi à Unieux dans la Loire, près de Saint-Etienne. Rien ne le prédisposait à la littérature : plutôt meilleur en maths qu'en français, école EDF à partir de la Première, des sports de plein air (boule lyonnaise, football), une passion pour les bonsaïs...
C'est en novembre 2002, que la route de Pascal Dupin a croisé celle de la littérature. Se retrouvant en vacances forcées, Pascal Dupin s'est mis devant son ordinateur et a commencé à écrire. Trois mois plus tard,  Aroun était achevé... et l'aventure littéraire de Pascal Dupin ne faisait que commencer.
Pascal Dupin est membre de l'UERA, Union des Ecrivains de Rhône-Alpes.
Ne manquez pas de visiter le site officiel de Pascal Dupin, vous y découvrirez une mine d'informations sur ce romancier talentueux.

Le couloir des âmes 

Roman

Le couloir des âmes : résumé

Victime d’un complot, le chercheur Arnaud Vallogne, sur le point de faire une découverte capitale pour l’humanité, voit sa vie familiale et professionnelle basculer.

L’étudiante Marie Desjardin s’initie malgré elle au spiritisme. Sous l’emprise du terrifiant Trincanato, elle va connaître une expérience douloureuse dans les couloirs de l’au-delà.

Entre meurtres, complots et disparitions, le commandant Fleugard déjà rencontré dans les précédents romans de Pascal Dupin) tentera de sauver ce qui peut encore l’être, au risque de perdre ses convictions les plus cartésiennes.

ISBN : 978-2-84859-027-1
Edition imprimée : 19.00 € 
Edition numérique : 7.99 €
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Le couloir des âmes : extrait

Marie, le regardant droit dans les yeux, ajouta :
— Robert vous dit aussi que ma mort n’arrangera pas vos affaires si vous vous faites prendre par les flics, bien au contraire… Il vous propose un deal.
Tel un derviche, Trincanato se mit à tourner en rond autour du lit, une fois dans un sens, une fois dans l’autre. Impensable ! Il ne maîtrisait plus la situation. Son pote, son complice, au travers de cette créature, lui dictait sa loi. Comme autrefois quand ils faisaient équipe, c’était Robert qui commandait, toujours. Il ravala sa morgue.
— Qu’est-ce qu’il veut ?
— Que vous me laissiez partir. Mieux, que vous me raccompagniez !
— Rien que ça ! Pour que tu me balances directement à la police ! Tu me prends pour un con ?
— Je ne porterai pas plainte, vous ne risquerez rien. Je nierai vous avoir vu… Je raconterai à mes parents que j’ai fait une escapade avec un garçon que je venais de rencontrer ou que je suis partie à cause d’une déception amoureuse. Peu importe, je trouverai une bonne raison.
— Pour te laisser partir, il faudrait que je te fasse confiance, ricana-t-il. On est loin du compte.
— Robert savait que vous n’accepteriez pas facilement… aussi son deal comporte une garantie.
Elle marqua un temps d’arrêt. Trincanato guettait l’entourloupe. Comment savoir si elle avait réellement communiqué avec Robert ? Et si, oui, lui rapportait-elle fidèlement ses propos ou bien mentait-elle ? Tandis que Trincanato, en proie au doute, ne cessait de retourner dans sa tête des questions sans réponse, la jeune femme demeurait imperturbable, comme un joueur de poker. Sauf que pour elle, en ce moment, de son jeu dépendait sa vie.
Sans ciller, elle poursuivit :
— Il a promis de vous révéler l’emplacement plus tard, quand il me saura libre et en sécurité.
— Quand ? Comment ?
— Dans quelques jours. Nous retournerons le voir, comme ce soir mais vous devrez vous engager à ne pas me nuire. Robert insiste beaucoup. Il a dit que si vous essayez de me faire du mal, il s’occupera personnellement de votre accueil quand vous le rejoindrez là-haut… ou en bas, devrais-je dire. Apparemment, il a énormément besoin de rédemption.
— En enfer ? s’inquiéta tout à coup Trincanato.
— Vous en doutiez ? Vous pensiez qu’il méritait mieux… ? Vous irez aussi !
— Nous n’en sommes pas là, se ressaisit-il, mais moi cela ne me déplaira pas. J’ai bien le temps de voir venir et tout faire, ici bas, pour que l’enfer soit mon paradis. En attendant, qu’est-ce qui me dit que tu ne me tendras pas un piège avec la police ?
Elle abattit sa dernière carte.
— La garantie c’est que vous me donniez sa part… Il y aura ainsi entre nous association de malfaiteurs.
Cette fois, Trincanato eut l’impression que le ciel lui tombait sur la tête, au sens biblique de la phrase évidemment. C’était du n’importe quoi ! Le diable, en se moquant de lui, faisait fi de la dévotion qu’il avait pour lui depuis tant d’années. Pas un seul instant il n’avait songé partager avec quiconque. Son compagnon disparu, le butin lui revenait dans sa totalité. De quel droit, un mort pouvait-il se permettre de donner la moitié de son fric à la première venue ? Depuis le temps qu’il travaillait à mettre la main dessus… Il ne manquait plus que ça…
Il accusa le coup durant plusieurs minutes. Il ne savait pas quelle attitude adopter mais force lui fut de reconnaître qu’il se trouvait dans une impasse et qu’il n’avait pas d’alternative. Il pouvait torturer la fille, son ami ne lâcherait rien, il le connaissait trop bien. Acculé, il convint que ce compromis avait du bon. Il lui permettait de s’en tirer sans ennui avec la police et de récupérer un bon magot, même si ce n’était que la moitié. Il finit par se faire à l’idée. Son ancien comparse lui sauvait la mise, même mort, il pensait à tout. Les démons lui soufflaient-ils ces conseils ? Cet arrangement assurait au truand une certaine sécurité en tenant les flics à l’écart. Une fois le butin récupéré, il serait bien temps de voir comment partager avec elle, la moitié faisait beaucoup, dix pour cent était déjà cher payé. D’accord, il lui laisserait la vie sauve, c’était déjà beaucoup, et puis il n’avait pas le choix, son pote, apparemment, surveillait ses pensées. Mais il comprendrait bien que se délester de la moitié de sa fortune relevait d’un sacrifice bien trop grand quand on s’appelait Gaétan Trincanato. Après avoir longuement pesé le pour et le contre, il concéda :
— OK, j’accepte le marché. Mais j’attendrai pas plus d’une semaine.
— Alors, on quitte cet endroit tout de suite, enchaîna-t-elle sans montrer son soulagement ! Je ne veux plus rester dans ce taudis. J’ai besoin de me changer, de prendre une douche. Il faut aussi que ma disparition ne dure pas trop longtemps pour que mes explications soient plausibles.
Elle pensait à tout. Il ne put qu’acquiescer, malgré l’envie qui le tenaillait de s’offrir ce corps qu’il tenait à sa merci. Mais la menace de Robert lui revint en mémoire et il ne voulait pas risquer son courroux tant qu’il n’avait pas repris possession de son bien. Reprenant ses esprits, il s’éloigna vers le fond de la pièce puis revint vers elle.
— Je ne voudrais pas que tu saches revenir ici, lui dit-il en lui désignant la cagoule qu’il tenait à la main et qui devait dater de ses exploits passés. Il ne faut quand même pas tenter le diable !
— Pas de problème, je comprends parfaitement.
Une fois coiffée, elle se laissa mener docilement à la voiture et lui dit :
— Vous pouvez me laisser n’importe où dans Saint-Étienne, je me débrouillerai.
— Certainement pas, j’ai pas envie de tomber sur une patrouille de police. Tu descendras où je te dirai de descendre
— Comme vous voulez. Pour la prochaine séance, comment je fais pour vous contacter ? Il faut que vous me donniez un numéro de téléphone.
— Tu me prends pour un cave ! C’est moi qui te sonnerai.
Déçue de ne pas obtenir une information qui lui aurait permis d’assurer ses arrières, elle se garda bien néanmoins de faire la moindre remarque. Pendant la demi-heure que dura le trajet, ni l’un ni l’autre ne prit plus la parole.
Soudain il s’arrêta et lui ordonna de descendre. Elle ôta la cagoule et s’exécuta sans demander son reste. À peine eut-elle le temps d’essayer de savoir où elle se trouvait qu’il démarra en trombe. En apercevant la cabine téléphonique, Marie éclata en sanglot. Son cauchemar venait de se terminer.
Au même instant, alors qu’il fonçait sans trop savoir pour quelle raison, une pensée traversa tardivement l’esprit de Trincanato. Et si tout ce qu’elle lui avait dit n’était que du baratin. Elle avait l’air bien sûre d’elle tout d’un coup. Après tout, cette gamine était assez intelligente pour détourner les propos de son pote en sa faveur et assez comédienne pour lui faire croire n’importe quoi. Si elle avait menti et connaissait déjà la cachette ; il ne lui restait plus qu’à le dénoncer aux poulets et empocher tranquillement le magot. Elle aurait ainsi tout le loisir de dépenser son fric tandis qu’il moisirait en prison… et, vu son casier, la peine risquait d’être longue. Non, Robert n’aurait pas permis ça, ils s’entendaient trop bien avant pour lui faire un coup pareil. Mais pouvait-il empêcher la fille, maintenant, de se servir de ces informations pour son propre compte ?
Elle avait pu aussi tout inventer : le contact avec l’au-delà, les engagements demandés par son ancien acolyte pour lui faire avaler ce marché de dupes… une pilule qui risquait de s’avérer bien amère. Il pila. Il n’était pas trop tard pour tenter de la rattraper, elle devait encore errer dans les rues de Saint-Chamond… en se foutant de sa gueule. La salope ! Il s’en voulait de s’être fait rouler dans la farine comme un bleu, et sur tous les plans. Ah, que n’avait-il profité d’elle comme ça le démangeait depuis le début ! C’eût été toujours ça de pris. Et puis, elle aurait compris à qui elle avait affaire et il lui aurait fait passer l’envie de le doubler.
Fou furieux, il fit demi-tour, mais s’arrêta aussitôt en repensant au message de Robert qui ne voulait pas qu’il soit fait de mal à la fille. Cette attention était dans la droite ligne de ses valeurs chevaleresques. Elle ne pouvait avoir inventé quelque chose d’aussi personnel. Il essaya de se remémorer ses paroles. Qu’avait-elle dit ? Ah oui, « Vous sauriez pourquoi ! » Il dut se rendre à l’évidence. Quoi de plus flou comme argument ! Elle n’avait elle-même d’ailleurs pas fait allusion à la personnalité de Robert, c’est lui qui s’était rappelé le passé de séducteur et de grand défenseur de la gente féminine de son ami. Elle n’avait fait que lui tendre l’hameçon pour qu’il fournisse tout seul la réponse. Et lui, comme un imbécile, il avait mordu. N’importe quelle interprétation aurait pu faire l’affaire. Quel idiot ! Il accéléra et partit sur les chapeaux de roues, les pneus hurlèrent. Elle allait le payer !
Mais, quand il arriva sur place, elle avait déjà disparu. Il patrouilla dans les rues alentour pendant plus d’une heure, avant de se résigner, ivre de colère. Cette salope devait connaître le coin. Autant ne plus y moisir au cas où elle aurait prévenu les flics. Par dessus le marché, il allait devoir se cacher, le temps de vérifier dans les journaux que sa tête n’y apparaisse pas… jusqu’au prochain rendez-vous. Dans moins d’une semaine, il saurait.

CHAPITRE 18

Comme un fauve avant d’entrer dans l’arène, Fleugard étudiait le prévenu prostré derrière la vitre sans tain. Les hommes de Verdier, dépités par les interrogatoires infructueux, lui avaient passé le relais. Arnaud Vallogne n’avait pourtant pas l’air bien méchant avec ses fines lunettes et sa mine défraîchie par une nuit sans sommeil. En tous cas, il était têtu et campait sur sa version des deux tueurs. Impossible de lui faire avouer quoi que ce soit. Une bonne nouvelle venait, cependant, d’adoucir l’amertume des policiers : Marie Desjardin était rentrée chez elle dans la nuit, raccompagnée par un ami. Fleugard se réjouissait bien sûr de cet heureux dénouement, mais il n’en était pas moins surpris et avait envoyé Billovant chez elle pour l’interroger. Une recherche de moins, certes, mais il était très sceptique quant à ce brusque renversement de situation et il lui restait quelques points à éclaircir avant de classer l’affaire. Le Lyonnais avala un fond de café tiède et pénétra dans la pièce. Arnaud Vallogne leva à peine les yeux sur lui.
— Qu’est-ce que vous voulez ? J’ai déjà tout dit à vos collègues.
— Permettez-moi de me présenter, monsieur Vallogne : commandant Fleugard. J’appartiens à la brigade criminelle de Lyon, qui enquête spécialement sur les disparitions de mineurs. Je suis là pour tenter de retrouver votre fils.
Il guetta la réaction sur le visage de son interlocuteur. Aucune lueur ne s’alluma dans ses yeux.
— Ne perdez pas votre temps, commandant ! Vous ne pourrez rien faire pour lui !
— Laissez-moi essayer, à moins que vous ne me convainquiez du contraire !
Vallogne lui adressa un regard plein de ressentiment.
— Lucas est ce que j’ai de plus cher au monde, soyez-en persuadé. Je vous donnerais tout ce que je possède si vous étiez capable de réussir.
Fleugard poursuivit :
— Vous n’imaginez pas le nombre d’enfants et d’adolescents que nous avons retrouvés, mes hommes et moi, et souvent dans des conditions très difficiles.
Arnaud Vallogne ricana.
— Vous êtes comme vos collègues qui ne cherchent qu’à démonter ma version des faits. Je n’avouerai jamais ces crimes odieux. S’il vous plaît, allez-vous-en !
— Donnez-moi au moins l’occasion de vous prouver que je suis sincère. Dans l’intérêt de votre fils et si vous tenez réellement à lui !

Rendez-vous post mortem

Roman

Rendez-vous post mortem : résumé

Soupçonné du meurtre de Stéphanie Rivière, le journaliste Mickaël Urdeline cherche à reconstituer, dans sa mémoire anéantie par vingt années de coma, les traces d'un passé douloureux.
D’étranges connections entre une secte, une organisation humanitaire et un neurochirurgien réputé, qui n'est autre que son père, lui dévoilent une manipulation machiavélique.
Crime passionnel, délire schizophrénique, cauchemar éveillé ? Mickaël saura-t-il établir sa vérité ?

Maître des impossibles cohérences, Pascal Dupin se joue du temps avec dextérité et entraîne le lecteur dans une intrigue à tiroirs, des pentes du Pilat aux montagnes du Lubéron.
Rendez-vous post mortem a obtenu la meilleure note au prix littéraire du public dans le cadre de l'événement "Les monts du Lyonnais mènent l'enquête" 2011.

ISBN : 978-2-84859-021-9
Edition imprimée : 17.00 €
Edition numérique : 7.99 € 
Pour acheter Rendez-vous post mortem, version imprimée ou numérique, cliquez sur le titre.
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Rendez-vous post mortem : extrait

Notre hôte nous remit la clé de la chambre et nous souhaita un agréable séjour.
Située au premier étage, la chambre, claire et spacieuse, était décorée sobrement et dans le plus pur style provençal. Séréna ouvrit la grande fenêtre à deux battants pour découvrir le panorama époustouflant des derniers contreforts du Lubéron. Nous nous embrassâmes longuement, infiniment tendrement, devant ce paysage grandiose qui accueillait notre amour naissant. Revenant à la raison, je me détachai d'elle à regret.
- Je vais aller en ville nous acheter de quoi nous changer et je reviens très vite. Profites-en pour te reposer.
J'arrivai à Manosque, jolie cité médiévale, patrie de Giono. Après avoir suivi le lacis pittoresque de ses rues, je n'eus aucun mal à trouver tout ce dont j'avais besoin. Comme dans un rêve, je me laissai guider par des vendeuses plus expertes que moi sur le choix des habits destinés à Séréna, me contentant d'acquiescer d'un signe de tête ou de repousser d'un revers de main. Le journal, la secte, tout cela me paraissait loin. J'avais même oublié le danger, me laissant griser par le tourbillon féerique des étoffes colorées à travers lesquelles je ne voyais qu'elle.
Mes achats terminés, je repris la route en sens inverse. Le sac de voyage qui faisait partie de mes acquisitions sembla rassurer l'hôtelier qui m'adressa un sourire franc, signe d'une confiance retrouvée. Je fus surpris de trouver Séréna devant la télévision allumée.
- Cela faisait des années que je n'avais pas regardé la télé, me dit-elle avec une voix de petite fille découvrant un nouveau jouet.
- Depuis ton entrée dans la secte, je suppose.
- Exact.
- Quel âge avais-tu ?
- Seize ans.
- Et tes parents, ils ne t'ont pas cherchée ?
- Mes parents sont morts quand j'étais très jeune.
- Je suis désolé.
- Ce n'est pas grave, je ne m'en souviens pas.
- Qui t'a élevée alors ?
- J'ai été placée dans une famille d'accueil. Des gens méchants qui ne m'aimaient pas, mais je le leur rendais bien.
- C'est pour ça que tu es entrée dans la secte ?
- Oui, j'y ai trouvé la famille qui me manquait... au début en tous cas.
- Comment as-tu connu leur existence ?
- À la chorale. Pour échapper à mon quotidien sinistre, je m'étais inscrite à la chorale municipale, c'était gratuit et chanter me transportait dans une autre dimension. C'est là que j'ai rencontré un de leurs guides. Oh, ça ne s'est pas fait tout de suite et au début je ne savais pas qu'il faisait partie d'une secte. Nous avions pris l'habitude de discuter après la séance et c'était toujours passionnant, ça me changeait de l'univers sans relief de ma famille adoptive. Surtout, il était très gentil et très à l'écoute. Petit à petit le fil s'est embobiné et les discussions ont porté sur des plans plus ésotériques, il a commencé à me parler de lumière, de recherche de la pureté, d'harmonie cosmique. Il répondait à toutes mes questions et, sans m'en rendre compte, je subissais un endoctrinement en bonne et due forme. Le jour où il m'a proposé de venir rencontrer le maître de ce dogme, je n'avais plus aucune défense et j'ai dit oui.
- Comment s'est passée ta rencontre avec Amon Ré ?
- Elle a été éblouissante, je suis immédiatement tombée sous le charme et je n'avais plus qu'un désir : passer le reste de mes jours à ses côtés et quitter définitivement l'univers déshumanisé dans lequel je vivais depuis la mort de mes parents.
- Et tes parents, enfin je veux dire tes parents adoptifs, t'ont laissée partir ? Ils n'ont pas cherché à te retenir ni à saisir la justice ?
- Ils ont bien essayé un peu de me dissuader mais, en réalité, ils étaient trop contents de se débarrasser de moi. Dès que j'ai eu seize ans, ils ont saisi le juge de tutelle pour demander mon émancipation.
- Et après, que s'est-il passé ?
- Je suis devenue un bon petit soldat obéissant et consentant. Nous étions soumis à une discipline stricte : prières et méditation dix heures par jour, repas frugaux, nuits fractionnées, purifications collectives, etc. Je n'avais pas le temps de penser, je faisais partie de la grande famille qui semblait baigner dans un bonheur solaire parfait. Plus j'étais fatiguée plus je sentais mon âme s'élever vers l'harmonie divine dont nous parlait chaque jour Amon Ré et plus je devenais dépendante.
- Qu'est-ce qui t'a poussée à vouloir partir alors si tu étais si heureuse ?
- Amon Ré m'avait prise sous sa protection à cause de mes dons médiumniques. En effet, jusqu'où ma mémoire remonte, j'ai souvent prédit les événements importants quelques jours avant qu'ils ne se produisent et je ne me suis jamais trompée. Quand je suis entrée dans la secte, lors de l'entretien exploratoire, j'en ai informé Amon Ré qui m'a dit que c'était un don envoyé par Râ et que je devrais le mettre à son service. En réalité, ça lui avait donné l'idée de développer sur le site une activité de voyance. C'est ainsi que, après ma période d'initiation, il m'a relevée de mes obligations de méditation pour me mettre devant l'ordinateur et ferrer les âmes sensibles susceptibles de devenir de nouveaux adeptes des Héritiers de Râ.
- Et c'est là que tu as démasqué la supercherie de la secte...
- Non, pas encore, j'étais naïve, tu sais et je croyais tellement à sa parole. Et puis j'étais heureuse d'apporter aux internautes venus me consulter les réponses à leurs interrogations. Ils revenaient après pour me dire que j'avais vu juste, s'engageait alors avec eux un dialogue plus approfondi et plus spirituel. Je me sentais investie d'une mission divine dont j'ignorais totalement le mercantilisme. Non, ce qui me gênait c'était d'avoir moins de temps pour les prières et la méditation et je m'en ouvris à Amon Ré. C'est là qu'il m'a annoncé le message : Râ m'avait désignée pour être l'élue qui porterait en son sein l'avenir de l'humanité solaire.
- Que veux-tu dire ?
- Je devais m'unir à Amon Ré, fils unique du dieu soleil, dans des noces charnelles pour porter sa descendance.
Je refoulai le sentiment d'écœurement qui me submergeait, inquiet d'entendre la suite.
- Il t'a violée ?
- Comme je te le disais tout à l'heure, j'étais devenue un petit soldat obéissant et consentant et je connaissais le verset qui imposait au gourou de s'accoupler à une vierge pour répandre sa semence divine. Là encore, j'ai obéi, investie de ma mission suprême et c'est ainsi qu'Amon Ré m'a initiée à l'amour céleste, comme il disait. Les séances pouvaient avoir lieu plusieurs fois par jour ou par nuit, quand il le désirait, je lui appartenais totalement et je devais lui apporter l'extase qui me féconderait. Malgré ma ferveur, mon ventre restait désespérément vide et je me suis mise à douter. J'ai alors réussi à établir le contact avec quelques adeptes qui m'ont toutes rapporté qu'elles aussi avaient été choisies pour être l'épouse originelle puis, faute de descendance, avaient été répudiées et livrées aux autres guides spirituels et même aux gardes du corps du gourou pour expier leur "faute". Celles qui ne voulaient pas se soumettre subissaient des viols collectifs ou des sévices corporels. En fait ce n'est que bien plus tard que j'ai compris que nous étions stérilisées à notre insu.
Une rage irrépressible monta en moi.
- Mais comment ne vous êtes vous pas révoltées et enfuies ensemble ?
- Nous avions perdu tous nos repères et ces femmes se sentaient malgré tout coupables. Et puis la peur des représailles...
- Mais toi ?
- Moi, je détenais une arme : mes facultés de voyance hors du commun. J'ai multiplié mes efforts pour accrocher les internautes qui ne voulaient plus consulter que moi et suis ainsi devenue une source très importante de profit, donc incontournable. Devant ce succès financier, Amon Ré a accédé à ma demande de surseoir à la conception de notre enfant, prétextant que cela risquait de réduire de façon substantielle ma médiumnité. Ses assauts étant directement liés à un objectif prétendument divin, il dut se résoudre à me rendre ma liberté, si on peut appeler ça une liberté. Cette première victoire avait malgré tout un goût amer car je savais qu'elle se faisait au détriment de mes sœurs d'infortune et de ces pauvres diables qui se laisseraient recruter sans opposer de résistance.
Séréna parlait calmement, comme détachée des événements. Moi, je bouillais intérieurement et me retenais de hurler ma révolte. Elle marqua une pause et j'en profitai pour lui tendre les paquets qui lui étaient destinés. Elle s'en empara avec une gaieté qui tranchait avec la gravité de ses propos précédents, déposa sur mes lèvres un baiser appuyé et partit dans la salle de bain. Des cris joyeux ne tardèrent pas à se faire entendre à travers la porte. Que cette femme était déroutante ! Quand elle réapparut, je ne pus retenir un cri d'admiration. Les couleurs vives de sa nouvelle tenue rehaussaient sa beauté naturelle. Consciente et heureuse de l'effet qu'elle produisait, Séréna tournoya sur elle-même.
- Tu as bien choisi, me dit-elle, rayonnante. Merci !
- Il paraît que c'est la dernière mode, répondis-je bêtement.
Pour mettre fin au trouble qui me tétanisait, je l'entraînai hors de la chambre. Notre entrée dans la salle de restaurant fut remarquée. Le discret brouhaha de fourchettes et de conversations s'arrêta net et tous les regards se tournèrent vers une Séréna resplendissante. C'était sa première vraie sortie dans le monde en tant que femme et elle entendait bien en profiter. Elle s'émerveillait de tout et savoura chaque plat avec une curiosité et une gourmandise qui faisaient plaisir à voir.
- Je suis tellement bien, Mickaël, dit-elle en prenant ma main. Ce bonheur est si soudain, j'aimerais que nous restions ici quelques jours encore.
- Si tu veux ! Nous resterons le temps qu'il faut pour décider de ce que nous ferons après.
Un voile triste assombrit son regard.
- Qu'y a-t-il ? lui demandai-je.
- Je ne voulais pas gâcher cet instant inoubliable mais je crois qu'il va arriver un grand malheur.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Mickaël, nous courons un grave danger toi et moi !
Je mis son inquiétude sur le compte de notre course poursuite du début d'après-midi et tentai de la rassurer :
- Ne t'en fais pas, ici nous sommes en sécurité ! J'ai donné un faux nom à l'accueil et je paie tout en espèces. J'ai juste téléphoné à mon père pendant que j'étais en ville pour qu'il ne se fasse pas de souci. Je ne lui ai pas dit où je me trouvais, seulement que j'avais rencontré une femme exceptionnelle. Même s'ils disposent de moyens d'investigation ultra puissants, ils seront incapables de nous localiser.
Séréna me sourit étrangement et lâcha dans un soupir :
- Qu'importe ! On ne peut pas échapper à son destin. Alors profitons de l'instant présent. Et ce présent-là avec toi, renchérit-elle en se penchant par-dessus la table pour m'embrasser, vaut toute une vie cloîtrée dans un monastère, même s'il ne dure que quelques jours.
Je ne pouvais me contenter de sa réponse qui laissait planer le doute.
- Pourquoi Amon Ré tient-il autant à toi ? à cause de l'argent que tu lui rapportes avec la voyance ?
- C'est vrai que ce service est très lucratif mais il a trouvé d'autres sources de profits.
- Je sais qu'il ruine les adeptes mais toi, tu ne possédais rien...
- Par ma position, j'ai appris trop de choses sur lui et puis...
Ses yeux s'évadèrent un instant.
- ...et puis ?
- Amon Ré n'est pas seul, il est entouré de ses guides qui constituent la caste dirigeante, le conseil des sages comme il dit, avec lesquels il prend ses décisions. J'ai percé à jour leur stratégie et ils s'en doutent. C'est pour ça qu'ils veulent m'empêcher de parler.
- De quelle stratégie parles-tu ?
- La secte n'a rien d'une communauté spirituelle. Elle se sert de ce prétexte pour attirer les personnes sensibles en quête de mysticisme et pour capter leur fortune. Une fois que la secte les a dépouillés, les adeptes ruinés ne servent plus à rien, à l'exception de gens comme moi qui rapportent de l'argent ou des jeunes filles et jeunes femmes qui ont été recrutées pour leur beauté. Les investisseurs ont donc demandé à remédier au plus vite à ce problème.
- Quels investisseurs ?
Elle comprenait ma soif de savoir et, malgré sa fatigue, répondait sans relâche :
- Les Héritiers de Râ ne sont que la première étape d'une escroquerie d'envergure planétaire, juste une poule aux œufs d'or éphémère.
- Cela a-t-il un rapport avec La Ligue des Croyants Alcooliques ?
Ce fut à son tour d'être surprise.
- Tu n'as pas réussi à déchiffrer ce code et tu es quand même venu au rendez-vous... sans garantie, dit-elle en serrant mes doigts. Tu n'as pas pris tous ces risques pour ton article, alors ?
Je baissai les yeux, percé à jour.
- Je reconnais que tu m'avais fait beaucoup d'effet. Tu es tellement envoûtante, Séréna.
Je n'aurais pu lui faire plus plaisir. Son regard fit fondre le mien. Elle me chuchota doucement :
- Séréna n'est pas mon vrai nom. Je m'appelle Stéphanie, Stéphanie Rivière.

CHAPITRE 19

Accusant le choc, ma mémoire vacille, entraînant mon cœur à la dérive. Au moment où je passais l'un des plus merveilleux moments de ma vie, un voile noir tombe brutalement sur le rêve éveillé. La cruciale révélation interrompt la résurgence de mes souvenirs. J'enrage ! Séréna et Stéphanie ne sont... n'étaient qu'une seule et même personne ! Je viens de perdre tout espoir de la revoir, elle est définitivement morte et enterrée depuis plus de vingt ans.
Il va me le payer ! L'amour mort-né décuple ma haine à l'encontre d'Amon Ré que je rends responsable. Je le tuerai, sans pitié ni regrets, dussé-je y laisser ma liberté, et même ma vie car... que m'importe-t-elle à présent. Je scrute mon visiophone, désespérément muet. Si Pétrovski avait eu mon message, il aurait dû appeler. Peut-être a-t-il décidé de se cacher jusqu'à l'expiration du délai de prescription, il est assez fourbe pour cela. Mais je le dénicherai. Je vais aller planquer devant la succursale de la LLCA jusqu'à ce qu'il se montre ou bien kidnapper un de ses proches collaborateurs pour lui faire avouer où il se terre. Curieusement, je me sens capable des pires atrocités à son égard. Est-ce la douleur qui me rend à ce point agressif ou bien les pulsions émanant de ce bout de cerveau greffé ? Mon malheureux donateur était-il un homme coléreux et influe-t-il à présent sur mon comportement ? Mon père dispose probablement de quelques informations sur lui et ses antécédents ; cela pourrait m'être utile de les connaître pour les canaliser. L'ordinateur me tire soudain de mes réflexions :
" Vous avez un message. "
Qui peut bien m'appeler, à la maison, en cette fin de journée ? lui, sans aucun doute !
- Afficher !
Un écran blanc illumine le pan de mur. Puis des lettres noires s'égrènent en incrustation :
" Attention à vous ce soir ! "
Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Un frisson me parcourt.
- Qui m'envoie ce message ?
J'interpelle nerveusement la machine comme s'il s'agissait d'une personne réelle, responsable de mon angoisse.
" Message non identifiable, haut degré de protection ! "
Noyé dans un indescriptible mélange d'incompréhension, de peur et de méfiance, je m'approche de l'inscription comme si les mots masquaient une autre phrase, susceptible d'étoffer la succincte description. Évidemment sans résultat. Je me retourne, décontenancé, avant de revenir vérifier l'absence de toute autre indication. De qui peut bien provenir cette mise en garde ? d'un ami ? ou bien est-ce une manœuvre d'Amon Ré pour me déstabiliser ? Qu'importe, mon instinct me dit que je risque d'avoir une visite inamicale à en croire le texte. Peut-être m'attend-on dehors ? Je pense alors à l'arme de mon père, là-haut dans la commode. Je n'éprouve pas le besoin d'appeler la police, je veux régler ça moi-même.
La nuit approche, le programme télévisuel en sourdine diffuse une lumière blafarde dans le salon. Surveillant l'unique entrée de l'appartement accessible de l'extérieur, je reste dissimulé derrière la porte de la cuisine entrebâillée. Je me passe les derniers événements dans le Lubéron. Le dernier épisode avec Stéphanie me bouleverse. Que s'est-il passé après ? Je m'invente une multitude de versions. Je n'ai pas eu le temps de vérifier si l'hôtel se situait près de l'endroit où nos corps ont été retrouvés. Une hypothèse me redonne espoir. Amon Ré tenait beaucoup à elle. Il a pu lui substituer une inconnue. Je me rappelle que la police l'a identifiée uniquement grâce à ses papiers, ce qui expliquerait que je ne l'ai pas reconnue sur les photos. Cette femme était peut-être aussi membre de la secte ? Une anonyme, choisie pour sa ressemblance physique avec Séréna et sacrifiée, pour les besoins de la cause, au dieu soleil.
Ce scénario rallume une petite flamme au fond de mon cœur. C'est elle qui me prévient dans l'ombre de ce message. Elle sait que je suis vivant...
Un bruit suspect, mon pouls s'emballe ! Le mécanisme de l'ascenseur... fausse alerte ! Il ne s'arrête pas à ce palier.
Je repense au message. C'est sûr, il ne peut venir que d'elle. Nous allons nous retrouver. Le sourire de Séréna emplit encore ma tête, comme lors de ce dîner, par-delà le temps. Ses yeux m'adressent une lueur de reproche pour toutes ces années d'attente. Soudain le timbre de la sonnette retentit dans le couloir.
Silencieux, en apnée, je jette un coup d'œil rapide à l'œilleton. Rien ! Je me plaque à côté du chambranle, me protégeant ainsi d'éventuelles balles tirées à travers la porte. La main serrée sur la crosse du revolver, j'interroge :
- Qui est là ?
Une voix rauque et sèche mais reconnaissable entre toutes me répond :
- Comme vous voulez, monsieur Urdeline ! Le nom qu'il vous plaira, Raphaël de Beauregard, Amon Ré ou Youri Pétrovski, à vous de choisir !

Ad vitam 

Roman

Ad vitam : résumé

Julien, mécanicien sur la centrale nucléaire de Saint-Alban et secouriste du travail est aussi un grand amateur de boules lyonnaises. Suite à un traumatisme crânien survenu au cours d’une compétition, Julien éprouve d’étranges sensations au contact des autres. Ces sensations lui confèrent en réalité d’étonnants pouvoirs qu’il découvrira au fur et à mesure de l’intrigue et qui vont le plonger, lui et ses proches, au cœur de l’enfer.




ISBN : 978-2-84859-019-6
Edition imprimée : 17.00 €
Edition numérique : 7.99 €
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Ad vitam : extrait

Le commissaire fit signe à deux équipes de regagner leur voiture pour les prendre en chasse. La situation se compliquait sérieusement. Il envisagea le pire en appelant le capitaine présent sur les lieux :
- Alerte la préfecture pour qu'ils nous envoient un hélico. Ils pourraient nous échapper.
Julien fut projeté sans ménagement dans la voiture et se retrouva coincé à l'arrière entre le faux moustachu et l'homme masqué qui tenait le sac avec le butin. Le chef du gang sauta à l'avant.
- Fonce ! hurla-t-il au chauffeur.
Les pneus de la Peugeot crissèrent sur l'asphalte. Joss enclencha la seconde avant que le moteur n'explose. Devant lui, la ligne droite menant à Péage de Roussillon ! Soudain, deux voitures de patrouille coupèrent le carrefour de la médiathèque pour leur barrer la route. Blanchard se planta sur les freins.
- Bordel de merde !
- Demi-tour, vite ! cria Franck.
Deux hommes armés émergèrent à ce moment-là de la bordure proche. Le chauffeur les aperçut au moment d'amorcer son virage. Il donna un violent coup de volant, monta sur le trottoir dans leur direction. En voyant la voiture foncer sur eux, les deux policiers reculèrent en titubant. L'un d'eux, dans la panique, laissa échapper un coup de feu. La balle fissura le pare-brise côté passager. Julien se recroquevilla sur lui-même. Le pilote chevronné braqua tout à gauche, laissant une partie de la peinture de l'aile avant sur les buissons d'épineux. Tel un pilote de rallye, il enfonça la pédale d'accélérateur en freinant de l'autre pied. Les roues arrières bloquées, la voiture partit dans un tête-à-queue contrôlé. La manœuvre permit à la 406 de ne pas perdre de sa motricité et de repartir sur les chapeaux de roue, cette fois-ci en direction de Saint-Clair-du-Rhône.
Les deux voitures de police perdirent du temps à se remettre dans le bon sens. La Peugeot filait déjà, loin. Blanchard frémissait de joie, fier de son exploit. Ses poursuivants ne rattraperaient pas un virtuose du volant comme lui, de plus il connaissait la région comme sa poche. La planque ne se trouvait pas très loin, ils y seraient vite en sécurité. Il tourna deux secondes la tête pour lire la satisfaction sur le visage de ses passagers. Un rictus de douleur remplaçait l'expression d'admiration attendue de son chef. Une tâche de sang progressait inexorablement sur sa poitrine.
- Boro, nom de Dieu ! Franck est touché !
- Ferme-la connard ! Pas de nom ! Continue comme prévu. On va s'occuper de lui. Contente-toi de conduire !
D'un coup, Julien ne vit plus rien. Son voisin venait de lui mettre une couverture épaisse sur la tête. Le colosse murmura à son intention :
- Tu n'essaies pas de savoir où on va et tu fermes ta gueule ! Alors tu auras peut-être une chance de t'en tirer.

CHAPITRE 15

Le lieutenant de police Fleugard avait ramené très peu de renseignements de ses investigations à l'hôpital de Firminy. Jérémie avait subi une banale appendicite sans complications... comme les autres disparus. Son dossier médical mentionnait un groupe sanguin peu répandu, AB+, et quelques autres particularités. Seul le médecin légiste serait à même de déchiffrer l'imbroglio des symboles de ses confrères et rechercher une similitude avec les autres cas. L'hospitalisation s'avérait être le point commun de tous ces enlèvements et le seul fil directeur des recherches en cours.
Le Parquet de Lyon envisageait la piste d'un réseau de trafiquants d'organes. La demande de greffes augmentait en France et les dons suite à décès ne suffisaient plus. Les temps d'attente pour l'attribution d'un rein, d'un foie ou d'un cœur s'allongeaient indéfiniment et de plus en plus chanceux était celui ou celle qui parvenait à en bénéficier. Certains riches français ou étrangers étaient prêts à payer le prix fort pour se retrouver en tête de liste, voire recourir à des voies illégales pour sauver un de leurs proches. Une source de profits mirobolante pour trafiquants de tous poils. Ce commerce inhumain s'effectuait en général depuis les pays pauvres vers la France. Les organisations criminelles sévissaient surtout en Amérique du Sud où leurs réseaux de drogue étaient déjà solidement implantés. La population, jeune et nombreuse, l'inefficacité de la police locale, parfois même corrompue, facilitaient les conditions de ce marché parallèle. Le seul problème restait la compatibilité. Le bon organe n'arrivait pas à la bonne personne au bon moment et la redistribution de cette marchandise illicite nécessitait une logistique importante et structurée. Chose difficilement concevable en France où le système de contrôle et d'inspection sanitaire laissait peu de place à l'extension d'un réseau complexe. Pourtant, il semblait que certains chirurgiens sans scrupules parvenaient à déjouer la surveillance policière et sacrifiaient l'intégrité physique, voire la vie, de victimes innocentes.
L'équipe de Fleugard pensait avoir mis le doigt sur une filière de ce type opérant dans la région. Le nombre de disparitions annuelles était impressionnant. Gendarmes et policiers ne disposaient pas de moyens suffisants pour tenter d'élucider le cas de chaque personne portée disparue et beaucoup d'entre elles ne réapparaissaient jamais. Idéal pour fondre des enlèvements crapuleux dans la masse !
L'hôpital de Firminy souscrivait un abonnement auprès de la société Gestimal, gestionnaire de leur base de données patients, comme les autres établissements concernés par cette affaire d'enlèvements. Cette société d'informatique prétendait son site inviolable et l'accès aux fichiers était strictement réservé aux médecins et à leurs propres services. Ainsi l'échange d'informations sur un malade de clinique à clinique ne pouvait-il se faire qu'avec l'accord du médecin traitant et après déverrouillage informatique des données concernant le seul intéressé.
- Quelqu'un a bien trouvé le moyen d'accéder à tous les fichiers ! confirma Belet.
Le lieutenant regarda le nouveau venu avec respect. Tout droit débarqué d'une brigade spécialisée dans la localisation de pédophiles sur Internet, il venait prêter main forte aux enquêteurs dans cette affaire. Ce surfeur de haut vol aidait ainsi ponctuellement certains services de police à leur demande pour des recherches sur le Web. Ce qui devenait de plus en plus fréquent avec le développement des réseaux de communication.
- Tu as pu déduire ça en si peu de temps ? interrogea Fleugard, sceptique.
- Facile ! Je viens de retrouver la trace d'une requête. C'est une sorte de classement informatique des malades remplissant les critères demandés. Cette sélection concerne un homme entre quinze et vingt ans de groupe AB+ et des tas d'autres conneries auxquelles je ne comprends rien.
- Fais voir !
Fleugard ne put que constater la ressemblance des caractéristiques médicales recherchées avec celles du dossier de Jérémie qu'il avait en main. Il reprit, bouillant d'impatience :
- Ça marche, les mêmes critères que pour le gamin disparu ! Tu peux avoir accès aux résultats de cette requête ?
- Sans problème ! Gestimal m'a ouvert les droits pour que je puisse interroger toute sa base. Voilà, ça tourne... On me propose trois personnes : une de Chalon-sur-Saône, l'autre à Charbonnière et la dernière à Firminy.
- Firminy ?
- Oui ! Un certain Jérémie Baju, c'est le plus jeune.
Fleugard se retint de sauter de joie. Cela paraissait trop simple.
- C'est notre disparu ! Tu peux retrouver l'origine de cette requête ?
- Ça risque d'être plus difficile. Autant le gars qui l'a lancée est nul en informatique, assez en tout cas pour oublier d'effacer des traces aussi évidentes que celles de ses recherches ; autant celui qui a conçu le programme de piratage est un virtuose du code binaire. Il mélange ses entrées et sorties dans le logiciel avec les accès normaux aux fichiers de tous les centres hospitaliers, si bien qu'il sera très compliqué de parvenir à le localiser, voire impossible.
Après une légère déception, une moue dubitative se dessina sur le visage de Belet. On pouvait sentir son envie d'en découdre. Quoi de plus excitant que de démasquer un pirate ? Son combat quotidien contre les pervers. Fleugard, lui, avait un sens de l'investigation plus traditionnel.
- En récupérant les autres requêtes faites depuis plus d'un an, n'y a-t-il pas moyen de faire des recoupements entre tous les médecins qui se sont connectés ?
- C'est faisable. Je vais écrire une routine qui sélectionnera automatiquement les terminaux connectés lors de chacune de ces recherches. Cela peut être assez long, par contre. Il faut d'abord que je vérifie toutes les disparitions et leur lien éventuel avec Gestimal.
- Fais vite, la vie d'un gamin est en jeu.
Fleugard eut une pensée pour Sylvie Baju qui se désespérait. Elle venait de l'appeler. Les quarante-huit heures arrivaient à expiration.

Aroun

Roman

Aroun : résumé



Inventer une machine à voyager dans le temps est un thème largement abordé et largement apprécié. Pascal Dupin le revisite sous un angle inhabituel. Car dans cette intrigue palpitante, nul besoin de machine pour retourner dans le passé : l’absorption d’une substance bien connue des Indiens d’Amazonie et une séance d’hypnose vous transportent aux moments forts de votre existence. Aroun, l’hypnotiseur magicien, se voit déjà en haut de l’affiche avec sa fabuleuse découverte, jusqu’au jour où l’un de ses clients réussit à interférer dans sa mémoire. A partir de là, tout se dérègle, les modifications du passé interagissent sur le présent, des destins qui n’auraient jamais dû se croiser, s’entremêlent. Aroun se transforme en apprenti sorcier mais saura-t-il rester maître d’un jeu où le bien et le mal s’affrontent dans un combat sans merci ?
Dans ce premier roman, tout y est : suspense, rythme, intrigue, profondeur des personnages. Construit comme un polar, Aroun est aussi une très belle histoire d’amour et d’amitié qui fait mouche.


ISBN : 978-2-84859-028-8
Edition imprimée : 19.00 €
Edition numérique : 7.99 €
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Aroun : extrait

Déjà les flammes dépassaient du capot, gagnant rapidement en intensité. Un brouillard toxique s'insinuait dans l'habitacle provoquant une toux rauque. La panique commença à nous envahir. Nous venions de comprendre que nous pouvions y rester toutes les deux. Si elle mourait, je n'aurais plus de futur. Je disparaîtrais immédiatement et, avec moi, la seule et unique chance de le sauver. Cette idée de le perdre lui était plus insupportable que celle de mourir. Nous nous jetâmes à tâtons sur la boucle de verrouillage avec l'énergie du désespoir et parvînmes, non sans mal, à décrocher la sangle de sécurité tendue sous le poids du corps inerte. Malorie suffoquait affreusement, Rémi, soudain libéré, s'affaissa sur le siège passager. Elle l'agrippa par les bras et tenta de l'extirper de la voiture. Le crépitement des flammes s'intensifiait. La chaleur devenait suffocante et le réservoir menaçait d'exploser d'un instant à l'autre. Elle s'écroula dans la boue et reçut toute la masse de son ami sur la poitrine. Ils se trouvaient enfin hors du piège de feu mais n'étaient pas tirés d'affaire pour autant, se trouvant encore trop près du centre probable de la déflagration. Elle se dégagea de lui et usa de toutes ses forces pour le traîner une dizaine de mètres plus loin. Elle s'écroula à ses côtés, épuisée et soulagée, respirant à pleins poumons l'air vivifiant, regardant avec fierté et tendresse l'amour de ma vie toussoter et reprendre peu à peu conscience.
Heureuse, j'avais hâte de retourner raconter ce dénouement à Ar... Qui déjà ? Mes pensées s'évanouirent. Les souvenirs de mon ancien futur disparurent lentement dans le néant de ce passé décomposé.

Chapitre 27
Après son licenciement, Pascal Perrot avait erré dans les rues de Lyon avec la rage au ventre. Tout se liguait contre lui : la disparition de son fils, la dérive suicidaire de sa fille et maintenant la perte de son boulot. Seule sa femme, Nathalie, parvenait à réagir et à surmonter la douleur. Il savait pourtant bien que son attitude au travail laissait à désirer mais il se trouvait des circonstances atténuantes que les autres, tous les autres, de ses collègues à la direction, ne lui accordaient pas. De bar en bar, de verre en verre, l'ébriété le rongeait un peu plus chaque jour. Il s'insurgeait contre cette décision arbitraire et injustifiée. Plus il buvait et plus sa rancœur s'accumulait. Il se fit la promesse de se venger de tous ceux qui l'avaient banni. Une promesse d'ivrogne.
Pendant les mois qui suivirent sa déchéance professionnelle, sa situation ne fit qu'empirer. Il ne retrouva pas de travail, ses employeurs potentiels se méfiant de son laisser-aller vestimentaire et de ses réponses décousues. À la maison, seule Madame subvenait aux besoins de la famille. L'assurance chômage s'était rapidement réduite comme peau de chagrin et la situation financière, déjà précaire, se trouvait laminée par les tentatives de guérison d'Océane chez les divers charlatans et médecins de la région. Elle avait tout juste douze ans et traînait sa culpabilité maladive comme un boulet, s'enfonçant de jour en jour dans une déprime de plus en plus insupportable, ce qui finissait de noyer son père dans le chagrin, l'amertume et surtout l'alcool.
Nathalie eut beau faire pour ressouder le couple qui avait connu des premières années de mariage heureuses et complices, le mal rongeait en profondeur les derniers liens qui les unissaient encore. Il disparaissait parfois pendant des jours sans dire où il allait et elle finit par penser qu'il devait se livrer à des choses pas très honnêtes. Les reproches et la discorde avaient remplacé les mots d'amour et la tendresse. Ils devenaient peu à peu deux inconnus l'un pour l'autre. Si bien qu'un beau jour, rentrant complètement ivre, Pascal ne supporta pas les remarques exacerbées mais justifiées de sa femme sur son état de délabrement et prit la porte de la maison pour ne plus jamais revenir.
Il connut ensuite la vie de sans-abri, la honte de la mendicité. Ses derniers amis l'avaient rapidement laissé tomber, il n'était plus fréquentable ni plus intéressant à côtoyer. Il gardait ses idées noires pour seule compagnie. La vie sous les ponts, la misère et le regard des autres lui semblaient une punition injuste face à ses mérites passés. Le destin et les hommes l'avaient suffisamment puni de sa négligence lors de la mort de son fils. La faim le tenaillait continuellement et le peu d'argent récupéré passait presque exclusivement dans l'achat de bouteilles de vin qui lui permettaient d'oublier temporairement la déchéance de sa condition sociale et familiale.
L'hiver arriva avec son lot supplémentaire de souffrances et de privations. Il touchait le fond quand il fut recueilli par un bénévole appartenant à une association caritative. Hébergé dans un foyer mis à la disposition des SDF, il y retrouva un peu de compagnie, le confort d'un lit et l'apport d'une maigre pitance. Mais surtout il prit conscience de la chaleur de ces gens qui sacrifient une partie de leur existence à aider leur prochain, de manière totalement désintéressée, animés uniquement par le sentiment d'accomplir une bonne action. Cette bonté et cette charité au grand jour lui donnèrent à réfléchir et provoquèrent en lui un sursaut d'orgueil et une amorce de volonté pour essayer de s'en sortir.
Après avoir longuement discuté avec l'un de ses bienfaiteurs qui avait su être à l'écoute de ses problèmes, il décida de se donner une seconde chance. Pourquoi ne pas retourner voir son ancien directeur qui, se rappelait-il maintenant, avait essayé de l'aider malgré ses réticences au moment de son départ ? Il se doutait bien qu'il serait difficile de le convaincre, surtout après tout ce temps et ce qu'il était devenu, mais il voulait y croire et suivrait les conseils qu'on lui prodiguait dans le centre d'accueil. Qui ne risque rien n'a rien ! Il prépara son entretien avec des phrases qu'il espérait convaincantes comme : " réintégrer la vie sociale ", " retrouver sa famille si chère ", " reprendre une vie normale "...
Il emprunterait la vieille guimbarde de l'association pour se rendre au domicile de son ancien patron. Il ne se sentait pas le courage de retourner directement à la société et affronter le jugement critique de ceux qui l'avaient banni de leur groupe, pas dans son état actuel. Et puis, il redoutait de tomber sur le directeur adjoint, ce Rodian qui était aussi froid qu'une tombe et avec lequel il n'avait aucune chance. Il prévoyait de le rencontrer le jour même du premier de l'an pour deux bonnes raisons : le PDG ne travaillerait pas un jour férié, ce qui augmentait ses chances de le trouver chez lui et, en ces périodes de fêtes de fin d'année, symboles de joie et de cadeaux, il serait plus enclin à l'écouter et à le comprendre.
Le jour fatidique et redouté arriva rapidement. Perrot pensa que la fin d'après-midi serait le moment idéal pour agir, Murrat aurait eu le temps de récupérer de la fatigue du réveillon. Peu avant le coucher du soleil, il se présenta à la grille d'entrée de la propriété de Murrat. Il tremblait au volant, de peur d'échouer, et décida de s'accorder quelques instants de concentration pour se calmer avant de pénétrer dans l'allée par le portail laissé ouvert. Il se gara sur le côté de la route et entreprit de se repasser en mémoire tous les mots qu'il comptait utiliser afin de se redonner du courage. Cela faisait bien une demi-heure qu'il tergiversait sur la meilleure façon de procéder quand il se décida enfin. Il démarra le moteur, enclencha la première et parcourut les cent mètres qui le séparaient du perron de la demeure, bien décidé à ne pas repartir les mains vides.

Chapitre 28
L'aiguille de l'électrocardiogramme stoppa net son va-et-vient effréné. Les yeux ébahis d'Aroun virent le corps endormi de Malorie littéralement s'évaporer sur le fauteuil de consultation, son enveloppe charnelle venait de disparaître lentement comme un fondu de séquence vidéo. Il ne sentit plus du tout les effluves de son parfum pourtant si tenace, le papier du tracé de ses battements de cœur s'effaça pour redevenir vierge, l'appareil s'arrêta de lui-même, les sondes acoustiques regagnèrent leur place de rangement comme par enchantement. Le miracle venait de se reproduire. Elle avait réussi à modifier le passé de nouveau et, cette fois encore, il se souvenait parfaitement de tout ce qui s'était passé avant ce changement. Contrairement au reste du monde, pensait-il. Le choc en fut d'autant plus important. La première fois, il n'avait pas réalisé exactement ce qu'il se passait. Là, il avait pu suivre toute la transformation avec attention et en estimait bien mieux les conséquences.
Personne ne remplaça mademoiselle Ziegler sur le cuir du fauteuil comme il s'y attendait ; en effet, elle et Rémi devaient être vivants tous les deux. De ce fait, ils n'avaient donc pas eu besoin de ses services et devaient même ignorer jusqu'à son existence. Cette pensée l'emplit à la fois de joie et d'amertume. Le bonheur de les savoir réunis et la confirmation de la faisabilité de l'expérience, de toutes les possibilités qui s'offraient désormais à lui, n'effaçaient pas le regret de ne pas pouvoir partager cette victoire avec eux. Les deux amoureux ignoreraient à jamais son secret et la part immense qu'ils avaient apportée à cette découverte. Cela gâchait beaucoup son plaisir et il se sentait frustré de rester seul. Il pensa à la manière dont se déroulaient les choses, le cas se reproduirait à chaque fois car jamais aucun de ses patients ne pourrait se souvenir de ce qu'il pouvait faire dans un futur différent de celui qu'il vivait réellement. Personne ne pourrait jamais le remercier ni le payer en retour. Un véritable sacerdoce, conclut-il amèrement.
Il se demandait aussi quelles autres conséquences sur sa propre vie cette modification du passé avait engendrées et tentait de trouver les différences entre ses anciens et ses nouveaux souvenirs. À part l'effacement complet de ses rencontres avec Rémi et Malorie, rien d'autre ne semblait avoir été perturbé. Il rangea deux ou trois ustensiles pour occuper ses mains tremblantes car, malgré son anticipation psychologique de la disparition de Lorie, la scène l'avait quand même quelque peu bouleversé. Il se laissa un peu de temps pour penser à la manière dont il pourrait se renseigner sur la vie actuelle et passée du couple sans trop attirer l'attention. Il ne savait pas ce qui l'attendait. La police continuait peut-être son enquête. Mais il trépignait d'impatience de savoir comment ils s'étaient tirés de l'accident et ce qu'ils avaient fait depuis quatre ans, grâce à lui. Oui, pourquoi pas ? Cette idée en valait une autre, du moins pour commencer ! Il pouvait déjà surfer sur Internet et regarder l'évolution de LOGITEL, certaines pages devaient être consacrées au parcours de ses dirigeants.
La connexion fut rapide et le site s'afficha sur l'écran, une page de pub, les produits commerciaux, l'organigramme de la société : président, Jonathan Rodian, vice-président, Hervé machin truc, etc. Aucune trace d'un Murrat quelconque à part dans la liste des membres fondateurs. Curieux et inquiétant. Si Rémi s'en était sorti, il le voyait mal abandonner son entreprise pour exercer une autre activité, c'était toute sa vie avant de connaître Lorie. Ou alors, elle l'avait fait changer d'avis. Difficile à admettre !
L'esprit en proie à un doute affreux, Aroun gagna la rue pour se diriger vers une cabine téléphonique. Il s'apprêtait à appeler la réception anonymement pour se renseigner auprès de l'hôtesse.
- Bonjour ! Je souhaiterais parler à monsieur Murrat, s'il vous plaît !
- Excusez-moi, vous demandez qui ?
- Monsieur Rémi Murrat !
- Mais, monsieur, c'est de la part de qui ?
- Euh ! Je suis un de ses anciens prestataires ! Je l'ai eu comme client il y a quelques années.
Il ne mentait qu'à moitié, il lui avait seulement fourni un produit juste un peu particulier.
- Écoutez, monsieur, je suis désolée, mais monsieur Murrat, notre ancien directeur, est mort depuis longtemps.
Malgré ses pressentiments, la nouvelle lui asséna un sacré coup sur la tête. Encore ! Tous ces efforts pour rien, le sort s'acharnait. L'angoisse le reprit quand il pensa à elle, il bafouilla :
- Ah oui ! Je suis bête, il me semble avoir lu ça dans les journaux, un accident de la circulation. C'était donc lui. N'y avait-il pas une jeune fille avec lui, sa fiancée, je crois ?
- Vous vous trompez, monsieur. Effectivement, une dame se trouvait bien en sa compagnie mais ils ne sont pas morts dans un accident. On les a retrouvés tous les deux assassinés dans leur maison. Si je me souviens bien, c'était un jour de l'an, ça m'avait marquée à l'époque, les gens n'ont plus de respect.
La remarque de cette bavarde ne fit pas sourire Aroun. Un meurtre pouvait-il être excusable s'il était commis un jour ordinaire de la semaine ? La commère reprit :
- D'ailleurs la police n'a toujours pas retrouvé le coupable. Il s'agirait d'un crime crapuleux, un voleur surpris, plusieurs objets ont été dérobés. Mais je vous ennuie avec mes histoires. Vous voudriez peut-être que je vous passe un commercial ou le bureau des méthodes ?
- Oui, s'il vous plaît, je souhaiterais faire une offre pour une prestation.
La tristesse et le découragement s'abattirent sur lui. Il raccrocha dès qu'il entendit la mélodie d'attente annonçant son basculement sur un autre poste. Il posa lentement le combiné sur son support, le tueur avait récidivé et cette fois il avait réussi à se débarrasser des deux en même temps. Tout cet acharnement, tous ces risques, tous ces espoirs pour en arriver là, une situation encore plus catastrophique et plus dramatique que l'originale.
Il retourna à son cabinet, désert et lugubre. Ses rêves de gloire, ses projets de bienfaiteur de l'humanité se voyaient réduits à néant par ce destin immuable, cette fatalité irrémédiable qui n'acceptait pas qu'on bafoue ses règles et le faisait payer très cher en retour. Il songea à cet amour qui les avait maintenant réunis dans la mort, au peu de temps gagné. Finalement, ils avaient préféré tout risquer, tout sacrifier l'un comme l'autre pour cette infime période de bonheur échangée contre une longue vie de solitude. Cette pensée fut la seule à parvenir à lui remettre un peu de baume au cœur. Il calcula que Rémi et Malorie avaient passé deux mois de plus ensemble, de fin octobre, jour de l'accident automobile au premier janvier, celui de leur assassinat à leur domicile. Mathieu Destressange semblait avoir attendu deux fois plus longtemps que précédemment pour réitérer sa macabre tentative. Il devait se méfier de la police et, avec cette histoire de viol de la jeune étudiante, il risquait de...
Non, supposition impossible, cela posait un problème de date. Les flics lui avaient signalé l'arrestation du jeune homme courant décembre. Il ne pouvait donc pas se trouver à deux endroits différents en même temps, en prison et chez Rémi le jour de l'an suivant. À moins que son deuxième échec, l'accident manqué, n'ait chamboulé tout son emploi du temps et qu'il ne se soit décidé à se concentrer uniquement sur son premier objectif et reporter à plus tard l'agression de sa deuxième victime. S'il voulait bénéficier de renseignements plus précis, il lui faudrait obligatoirement se rapprocher de l'enquêteur qui suivait cette affaire depuis le début : l'inspecteur Delarmet.
Il attendit le lendemain pour téléphoner à ce dernier, le temps de remettre ses idées en ordre, d'établir la différence entre le nouveau et l'ancien passé qui se mélangeaient parfois dans sa tête. Il ne devrait jamais, notamment, faire référence à sa première rencontre avec le policier qui n'avait jamais eu lieu. Face à la curiosité maladive de l'inspecteur, il serait forcé de se méfier et de ne pas relater des faits qui ne s'étaient pas produits dans cette nouvelle réalité.
Il marcha sur des œufs au téléphone.
- Inspecteur Delarmet ?
- Lui-même !
- Bonjour, vous ne me connaissez pas, je m'appelle Aroun. Je suis un vieil ami de monsieur Murrat. Vous deviez être responsable de l'enquête sur sa maison piégée, il doit y avoir quatre ans de cela maintenant. Vous vous rappelez ?
- Parfaitement, je fus aussi chargé d'enquêter sur son assassinat peu de temps après. D'ailleurs, je n'ai toujours pas classé le dossier. Que me vaut l'honneur de votre appel ?
- Voilà, j'ai appris que vous n'aviez effectivement jamais retrouvé le coupable et je pensais pouvoir peut-être vous aider.
- Après tout ce temps ? Pourquoi avoir autant attendu ?
- À vrai dire, nous nous étions un peu perdus de vue et je n'ai appris sa mort que très récemment.
- Qu'est-ce qui vous fait penser que vous pouvez m'apporter des informations, disons, qui nous auraient échappé.
- Il me confiait tous ses problèmes et je savais l'écouter.
- Quel est votre métier, monsieur Aroun ?
- Je soigne les gens par l'hypnose.
- Son subconscient vous aurait donc renseigné !
Aroun sentit du mépris dans sa voix. Cet homme ne tenait pas en grande estime les gens qui pratiquaient un métier plus ou moins légal comme le sien. Dans un créneau où nombre d'escrocs pullulaient, il ne l'en blâmait pas. Il avait l'habitude de ce genre d'attitude à laquelle il ne répondait que par la démonstration de ses talents.

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