Christian ROLLAND

Informaticien, passionné de romans de science fiction, Christian Rolland a publié chez Zinedi deux romans de science fiction : L'Envoyé, une uchronie qui renvoie le lecteur au XIVe siècle, époque charnière pour le départ de plusieurs futurs possibles; Incertain temps, roman dans lequel  le personnage principal se trouve confronté à des rêves et une réalité qui se confondent et bouleversent sa vision du monde et du temps.

Incertain temps

Incertain temps : résumé

Depuis la réception d’un étrange e-mail émanant d’un inconnu, des rêves d’un réalisme impressionnant peuplent les nuits du narrateur. Et puis, il y a ce message lui demandant de relater un incident survenu il y a bien longtemps dans son enfance. Qui peut avoir connaissance de cet événement qu'il croyait être le seul à connaître ? Y a-t-il un rapport entre ces rêves et les personnages qu'il y croise ?
Au fil des songes, des messages et des rencontres, le rêveur va dénouer l’intrigue d’événements où il frôla la mort, jusqu’à ce que surgisse une réponse inconcevable. Quelqu’un, depuis son enfance, le manipule et, à travers lui, probablement l’humanité.

ISBN : 978-2-84859-124-7
Édition imprimée : 14 €
Édition numérique : 4,99 €
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Incertain temps : extrait

 
  Imprégné d’une angoisse lancinante et impossible à ignorer, je m’attendais à recevoir un message de cet inconnu intriguant et franchement inquiétant. Et malheureusement, à l’ouverture de ma messagerie, le tourmenteur anonyme m’attendait.
  « Il est impératif que vous vous souveniez et que vous écriviez ces faits que vous avez vécus en 61. Ce n’est qu’à cette condition que vous pourrez comprendre qui je suis et pourquoi… Je compte sur vous. »
  Ce message me semble moins déconcertant que les précédents. Probablement que je m’y habitue. Mais j’y décèle également une sorte de souhait de la part de l’auteur. Il semble dépendre de ma bonne volonté à accepter sa demande. « Il compte » sur moi !
  Que faire ? Je ne vais quand même pas obéir sans savoir à quoi je m’expose, sans en connaître les implications. D’un autre côté, je suis curieux de découvrir la suite de cette histoire… Et j’aimerais une réponse à la principale question : comment cet étranger peut-il me connaître à ce point ? Je le crois presque capable de lire dans mes pensées !
  Deux jours s’écoulent. Il n’y a plus de message de l’inconnu. Je n’ai toujours rien dit à Magalie. Je ne veux pas l’affoler et d’ailleurs je n’aurais pas grand-chose à lui raconter. Tout cela est si obscur, si étrange…
  Alors la curiosité l’emporte sur la raison. Un soir, je prends ma plume ou plutôt le clavier du PC et je commence à noircir l’écran de mes souvenirs. Avec surprise je me prends au jeu, car la mémoire retrouve sans difficulté ce passé, et les mots arrivent naturellement, sans effort. J’ai même envie d’arranger proprement ces souvenirs pour me donner plaisir à les relire…
 
  Nous habitions en Algérie. Un bout de terre française. Mais gamin, je ne savais pas ce que signifiait ce concept. J’ignorais tout des combats qui commençaient à ensanglanter le pays, bientôt plongé dans une révolution destructrice, comme toutes les révolutions.
  En ce temps-là, les enfants étaient les maîtres de royaumes imaginaires. Ils ne disposaient pas de consoles de jeux, de télévision, d’images et de mondes artificiels où il n’y a qu’à se laisser porter, sans faire fonctionner ses facultés créatrices.
  Les odeurs y étaient fabuleuses, le soleil radieux et nous n’avions autour de nous que des amis, sans distinction de couleur de peau, de classe sociale ou de religion.
  Dans notre univers fantastique, mon frère et moi partions souvent à la chasse aux lions et à toutes sortes d’animaux sauvages. Il y en avait tellement à cette époque… Chasser un éléphant ou un lion n’avait encore aucune conséquence dramatique sur la nature. L’homme en était le roi, puisant parmi des ressources sans fin. Il y faisait ce que bon lui semblait. Et les enfants l’imitaient.
  Armés de nos bouts de bois, grossiers fusils de chasse, nous parcourions les immenses plaines entourant notre résidence d’immeubles blancs luisant au soleil. Dans ces contrées chimériques régnaient les lions, les tigres et les panthères que nous n’avions pas peur de pister, accroupis dans les herbes de la savane. Tout aussi légèrement armés qu’habillés avec nos culottes courtes, nous traquions les fauves dans les potagers des voisins, qu’il fallait également éviter sous peine de sentir décoller ses oreilles entre de gros doigts rugueux de jardiniers mécontents. Nous pourchassions les félins dans les parcs avoisinants où caquetaient quelques vieux personnages sur leurs bancs semblablement décrépits. Nous passions ainsi la plupart de nos journées, sous le chaud soleil, à jouer sans souci du lendemain. Sans appréhension du temps qui s’écoulait, si lentement à cet âge. Seul le rythme des journées ensoleillées, avec ou sans école, nous faisait prendre conscience de son existence au quotidien. Nous n’avions pas encore d’emplois du temps encombrant nos têtes blondes ; les feuillets du livre de nos vies étaient si peu épais.
  Un jour, exceptionnellement, le père d’un camarade de classe nous proposa de l’accompagner dans son verger, un peu plus haut dans les collines rocailleuses. Nous avions le même âge. Sa famille possédait un petit lopin de terre. Un bout de champ hérité probablement d’un grand-père arrivé sur cette terre d’accueil quelques décennies auparavant.
  Notre mère avait toujours pris soin de nous interdire toute promenade là-haut dans les collines, par sécurité. Des fellagas rôdaient plus ou moins dans ces endroits peu habités. Et même des bambins comme nous pouvions les craindre. Les enlèvements contre rançon commençaient à fleurir…
  Mais la proposition du copain était trop tentante. Justement, parce que c’était défendu. Il nous avait décrit un jardin fantastique au milieu de hautes montagnes, remplies d’étranges animaux inconnus dans notre vallée. Un endroit féérique couvert d’une végétation extraordinaire. Ses paroles nous faisaient rêver lors des récréations. Il avait l’allure d’un mystérieux gardien détenteur des clefs d’un fabuleux jardin.
  Nous partîmes donc sur les pas de nos deux guides en ce début d’après-midi, mon inséparable petit frère à mes côtés. Trop heureux de faire comme les grands et d’agir en secret.
  Le chemin rocailleux et poudreux serpentait parmi des plantes grasses, des cactus et des animaux étranges appelés lézards, de véritables monstres de quelques centimètres. Notre parcours à pied sur ce chemin inconnu nous apportait déjà tous les parfums de l’aventure.
  Au fur et à mesure de notre ascension, la ville se rétrécissait, écrasée sous la lumière méditerranéenne et le bleu de l’azur.
  Après avoir parcouru le triple du chemin derrière Arméro, le père de mon copain, en ayant gambadé de tous bords, joué sans relâche, nous parvînmes à l’entrée du jardin magique.
  Une palissade symbolique en bois usé par le soleil en faisait le tour, et une vieille barrière, qu’il fallait soulever, en bloquait l’accès.
  Le monde qui surgissait devant nos yeux d’enfants nous était agréablement étranger et mystérieux. Des odeurs inconnues, prenantes, grisantes nous enivraient. Silences ensoleillés des fourrés, troublés par le frémissement des plantes sous le petit vent exhalant la rocaille brûlante. J’admirais des arbres décorés comme des sapins de Noël ! De merveilleuses boules orangées rutilaient dans toutes les branches. Et elles tombaient si bas qu’elles caressaient nos cheveux blonds. Des mandariniers !
  Devant nos yeux émerveillés, Arméro nous souriait. Il n’était pas très grand, et je le trouvais maigre. Il avait toujours une casquette noire vissée sur la tête : il était presque chauve.
  – Vous pouvez en manger autant que vous voulez, elles sont mûres… Mais pleines de pépins !
  Le fruit ne demandait qu’à glisser dans le creux de ma main. Une énorme boule orange au parfum enivrant.
  Lui retirer délicatement la peau était déjà magique, mais laisser fondre le quartier de soleil dans la bouche nous inondait d’un plaisir incomparable. Je mâchais goulûment, extrayant les nombreux pépins qui, très rapidement, devinrent des armes de guerre redoutables. Au fur et à mesure des dégustations, nous nous crachions dessus avec une précision croissante.
  C’est à ce moment qu’un fait étrange survint.
  Alors que nous aidions Arméro à ramasser les sacs de mandarines pour les rapporter chez lui, afin d’en faire de la confiture, apparurent brusquement trois hommes.
  Venus de nulle part, ils n’avaient pas fait de bruit et s’étaient discrètement approchés sans se cacher.
  Nous arrêtâmes immédiatement la cueillette pour les observer, un par un. Ils en firent de même.
  Je me doutais qu’ils ne connaissaient pas mon copain ni son papa, vu leur attitude.
  Ils portaient des fusils de chasse en bandoulière, rien à voir avec nos armes d’enfants. Ils étaient vêtus d’un pantalon marron sale, bizarre, très ample ; un épais bandeau de tissu gris torsadé leur couvrait le tour de la tête.
  – Je peux vous aider ? leur demanda d’une voix calme Arméro.
  Ils ne répondirent pas, regardant autour d’eux, cherchant d’autres présences éventuelles.
  Le plus grand, au visage anguleux, s’approcha de nous, les gamins.
  – Ce sont tes enfants ? dit-il avec un drôle d’accent, tout en me fixant.
  Ses yeux noirs étaient enfoncés dans ses orbites. Il était très mal rasé. Je n’avais jamais vu mon papa avec des poils comme ça partout. Il me faisait un peu peur.
  – Le brun. Les deux autres blondinets sont des petits voisins, des copains d’école.
  Arméro marqua une pause, puis, essayant de conserver une voix ferme, leur demanda :
  – Que faites-vous par ici ?
  Pas de réponse. Le plus grand continuait à nous examiner, ses yeux nous scrutant tous les trois. Je vis qu’il lui manquait une dent et qu’il postillonnait tout le temps.
  Il jeta encore une fois un long regard sombre tout autour de lui.
  – Tu es bien loin de la ville. Que fais-tu ici ? C’est à toi ce jardin ?
  – Oui. Le verger m’appartient et les fruits aussi. Mais si vous en voulez, servez-vous. Il y en a bien assez pour tout le monde. D’ailleurs j’allais rentrer. Il commence à se faire tard.
  – C’est moi qui décide !
  L’homme se passa la main sur le menton et se tourna vers ses compagnons, s’approchant d’eux. Il chuchotait ses phrases les ponctuant de gestes saccadés. Ils échangèrent ainsi rapidement des propos en arabe que je ne compris pas.
  Puis, apparemment d’accord entre eux, celui qui semblait être le chef retira le fusil de son épaule et le prit en main. Il pointa le canon vers nous trois, les gosses, un peu apeurés.
  – Vous allez nous suivre. Tous les quatre !
  – Mais enfin que cherchez-vous ? demanda Arméro. Il est temps pour nous de rentrer ! Leurs mamans vont s’inquiéter !
  – Tu veux que je me fâche ? lança sur un ton menaçant le chef aux yeux noirs.
  Je vis un paquet de postillons s’échapper par sa dent cassée ! En s’approchant de notre protecteur, il lui pointa le canon de son arme sous le nez.
  C’est alors qu’une nouvelle voix se fit entendre. Elle nous surprit tous, comme une parole magique tombant du ciel.
  – À votre place, je resterais bien sage !
  Cela provenait des bosquets derrière nous.
  Je me retournai et vis un homme, debout, tranquillement adossé à un oranger. Il me faisait penser à un magicien. Il n’était pas là quelques minutes plus tôt. Et hop ! d’un seul coup il était apparu ! Personne ne l’avait entendu venir.
  Je le détaillai avec curiosité, mes yeux d’enfants agrandis par la magie du moment. Un grand monsieur aux yeux bleus qui pour moi paraissait un peu âgé. En fait, il devait avoir une trentaine d’années. Lorsque mon regard se posa sur son visage, je ressentis beaucoup de plaisir. Il me faisait penser à un ami très proche, un grand frère. J’avais l’impression que nous nous connaissions. À le voir ainsi, calme, légèrement souriant, presque moqueur, je savais que nous n’avions rien à craindre, absolument rien. Maintenant qu’il était là, tout redevenait normal. Il allait nous protéger. Le grand monsieur me regarda et me fit un beau sourire, suivi d’un léger clin d’œil.
  Je compris qu’il cherchait à me rassurer.
  Les trois compères, eux aussi, restaient figés. Mais pas pour les mêmes raisons. Le magicien surgi des feuillages les avait rendus muets d’un seul coup. Ils avaient perdu la parole au moment où leurs yeux s’étaient fixés sur sa main droite.
  Celle qui tenait un gros pistolet tout noir.
  Le canon de l’arme se promenait négligemment comme la baguette d’un chef d’orchestre. Il désignait ainsi les trois hommes décontenancés, l’un après l’autre, lentement, tranquillement.
  Je n’avais jamais vu de pistolet en dehors des jouets. Et encore, la plupart du temps avec la panoplie de cow-boy on avait droit à un beau revolver tout brillant pour tuer beaucoup de vilains bandits et de méchants Indiens. Car à l’époque les Indiens étaient méchants. Aucun copain ne voulait faire le « peau-rouge » dans la cour de récré. C’était également comme ça dans tous les films. Ce pistolet noir et mat, je me doutais bien qu’il n’était pas fait pour nous.
  Personne ne parla pendant un temps qui parut éternel. Et je m’amusais à dévisager tout ce petit monde qui s’entre-regardait.
  Les trois mal rasés avaient leur fusil de chasse en main ou en bandoulière et semblaient très indécis. Le chef avait droit à des coups d’œil pas très rassurés de ses compères.
  – On ne fait pas de mal, finit-il par bredouiller. On voulait simplement savoir si c’étaient des voleurs… Il y en a souvent par ici… Alors on surveille…
  – Bien sûr, bien sûr… répondit l’inconnu en souriant d’un air moqueur.
  Un silence interminable s’installa parmi le groupe.
  La cloche cristalline d’une église se fit entendre tout en bas de la colline. Elle me rassurait.
  Comme s’il attendait ce signal, l’inconnu s’avança de quelques pas :
  – Il se fait tard. Je crois qu’il est temps pour vous d’aller voir ailleurs s’il y a des voleurs rôdant autour d’autres jardins. Ici, comme vous pouvez le constater, nous sommes en mesure de nous défendre.
  Il continuait à sourire sur ces derniers mots.
  Comme s’ils n’attendaient que cette proposition pour partir, les trois chasseurs s’éloignèrent aussitôt, non sans jeter de rapides coups d’œil en arrière, toujours en direction de l’étranger et de l’objet noir qu’il tenait en main.
  Celui-là ne les quittait pas non plus du regard. Même une fois disparus à notre vue, il resta un moment les yeux fixés dans la direction qu’ils avaient prise.
  – Je ne sais qui vous êtes, mais je vous remercie de tout mon cœur d’avoir été là en cet instant. Je vous avoue que je n’en menais pas large…
  – Je passais, répondit l’étranger toujours sans détourner son regard. J’ai entendu des voix et me suis dit qu’il y avait peut-être des gens que je connaissais par ici.
  Le père de mon copain l’observait, apparemment peu convaincu par la réponse, vu l’expression de son visage.
  – Heureusement que vous passiez avec un pistolet… Ils vous auraient moins bien écouté sans cela !
  – Peut-être… J’ai toujours cette arme sur moi depuis quelque temps. La région n’est pas très sûre. Je suis assez prudent de nature…
  Plus personne ne prononça un mot. L’étranger avait fait disparaître son arme. Pour nous les enfants, cet événement ne nous intéressait déjà plus. Nous n’en avions pas terminé avec les mandarines et nos jets de pépins.
  Alors que je m’apprêtais à décrocher un fruit qui pendait au bout d’une branche, l’étranger s’approcha et le tira pour me l’offrir.
  – Tu ne raconteras rien à ta mère, hein ? Tu ne lui diras pas que tu es monté jusqu’ici ? Cela lui ferait trop de peine d’avoir un petit garçon désobéissant.
  Je fis oui de la tête, plongeant mon regard dans le sien. J’en éprouvai un drôle de sentiment. Il sentait bon le parfum. Il était très propre et bien rasé. J’avais vraiment l’impression de le connaître. Un peu comme un grand frère. Enfin, je le supposais, n’ayant jamais eu de grand frère.
  Le coin de sa bouche ébaucha un sourire, comme s’il lisait dans mes pensées. Il passa tendrement sa main dans mes cheveux. Et en fit de même avec mon frère. Il oublia mon copain.
  – Je vous laisse. Je dois poursuivre ma route, dit-il à l’intention d’Arméro. Je ne suis pas encore arrivé chez moi ! Je vous conseille d’en faire de même. Il vaut mieux ne pas trop traîner ici, avec ces drôles de chasseurs sans gibier…
  Il serra la main d’Arméro et nous embrassa tous les trois.
  – Bon retour ! Au revoir les enfants et embrassez votre famille… et Minette ! me murmura-t-il à l’oreille en me faisant un nouveau clin d’œil.
  Nos mains lui firent des signes d’au revoir jusqu’à ce que sa silhouette ait disparu au travers des feuillages.
  Notre magicien s’envolait tout aussi mystérieusement qu’il était apparu.
  Son absence provoqua un grand vide dans ma tête de gamin. J’en éprouvai presque du chagrin. J’aurais voulu le connaître, lui parler plus longtemps, certain qu’il avait plein d’histoires extraordinaires à raconter.
  La descente du retour sur le chemin empierré se fit à vitesse croissante. Plus nous approchions de la vallée et plus le petit groupe accélérait la foulée. Aucun de nous trois n’avait plus envie de chasser les fauves dans les fourrés. Mon copain tenait fermement la main de son père. Celui-ci ne cessait de répéter à voix basse : « On se dépêche les enfants, on se dépêche… »
  La course s’apaisa lorsque nous parvînmes à la route goudronnée menant au quartier où nous habitions. Nous étions en sueur, mais heureux d’être enfin arrivés en lieu sûr.
  Quelques instants plus tard, au bas de l’immeuble, avant de nous quitter, nous promîmes de ne rien raconter de notre aventure. À qui que ce soit. Et surtout pas à nos parents !
  Aussi incroyable que cela puisse paraître pour des enfants, mon frère et moi avons tenu parole. Durant toutes ces années, ma mère n’aura jamais rien su de notre escapade.
  C’était notre secret. Un secret merveilleux qu’on ne doit confier à personne ; même pas dans la cour de « récré ».
  C’était en 1961… Et depuis quelques jours un inconnu m’a fait comprendre qu’il était au courant de ce secret !
  En relisant ces pages sur le PC, je me souviens, seulement maintenant, que cet étranger là-haut sur la colline m’avait murmuré à l’oreille le nom de Minette, notre petite chatte.
  Comment cet homme, que nous n’avions jamais rencontré auparavant, avait-il eu connaissance de Minette ? notre adorable ronronneuse, ramassée dans la rue et qui avait élu domicile chez nous, tout là-bas en Algérie…

L'Envoyé


L'Envoyé : résumé

Un homme du XXe siècle se trouve soudainement plongé au coeur de la France d'un XIVe siècle oublié. Egaré dans une société en guerre, aux moeurs inconnues, grâce à son intelligence, son courage et les connaissances qu'il possède d'un futur encore à venir, il va entreprendre une ascension vers un destin hors du commun, quitte à bouleverser l'ordre du temps. Il lui faudra livrer bataille au péril de sa vie pour défendre ses amis, ses convictions, un amour passionné afin de découvrir le but ultime de sa présence en cette époque reculée. Une épopée chevaleresque menée tambour battant contre le vent de l'histoire, où l'amour et l'amitié guideront un homme vers un destin fulgurant et angoissant.

ISBN : 978-2-84859-009-7
Édition imprimée : 25.50 €
Édition numérique : 7.99 €

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L'Envoyé : extrait

La pluie tombait doucement, elle ruisselait le long des feuilles pour chuter sur le sol. Le jour venait de se lever. Le crépitement des gouttes d'eau par terre, l'agitation des branches... Un bruit tira Gabriel de sa torpeur. Il était allongé de tout son long sur le feuillage humide.
Il reprit conscience brusquement, dans un violent sursaut. Se mettant sur les genoux pour regarder autour de lui, inconsciemment il se mit à parler à voix basse.
- Que m'arrive-t-il ? J'ai rêvé d'une chute dans un puits immense... Et me voilà ici, dans une forêt ! Je rêve encore ?
Toujours à genoux, il observait les arbres autour de lui. Puis il s'adossa à un tronc humide.
- Il pleut un peu et je suis dans un bois... Et apparemment je ne rêve pas !
Il tâtait ses vêtements pour confirmer ses pensées. Il portait toujours son pantalon et son polo. Les mêmes qu'au moment où il s'était évanoui dans son appartement. Ils étaient légèrement mouillés et il commençait à grelotter.
- Je ne dois pas rester là sinon je vais attraper la crève.
Il se leva et marcha droit devant lui. L'humidité faisait flotter un peu de brume entre les feuillages et une bonne odeur d'humus. Les seuls bruits qu'il percevait étaient quelques chants d'oiseaux. Il n'y avait aucun son d'automobile ou de présence humaine dans les parages. Tout en marchant, il réfléchissait à sa situation.
On avait dû l'enlever et l'abandonner ici. Peut-être pour le cambrioler ?
Il regarda sa montre. Elle lui indiquait dix heures du matin. Il marcha ainsi une bonne demi-heure. Il était tout de même étonné par l'absence des bruits d'une ville proche et par la végétation qui l'entourait. Il n'avait pas rencontré un seul chemin, un seul panneau indicateur, rien qui puisse témoigner de l'activité humaine dans cette forêt. Pour être sûr de ne pas tourner en rond, il marchait droit vers le soleil, à travers une brume légère qui commençait à vouloir disparaître.
La forêt ne semblait pas entretenue. Du bois et des arbres morts y gisaient partout. Ce ne fut qu'au bout de deux heures de marche, harassé, trempé et couvert de toiles d'araignées, qu'il entrevit la lisière. Les arbres devinrent plus clairsemés et il déboucha dans une clairière. Il se trouvait sur un coteau. Un champ labouré s'étendait devant lui et un peu plus bas se dessinait un chemin en terre.
Il s'y dirigea, piétinant les mottes de terre avec quelques difficultés. Une fois parvenu sur le sentier, il le longea avec l'espoir de trouver un endroit où se renseigner. Le moral était revenu avec ce chemin et ces champs entretenus. Il se sentait moins perdu. Au bout de la piste, tout en marchant rapidement, il distingua deux silhouettes. Accélérant tant que possible le pas, il n'en fut bientôt plus qu'à quelques mètres. Et là, instinctivement il ralentit son allure.
Devant lui, les personnages vus de dos semblaient incongrus. Il y avait apparemment un homme et une femme qui marchaient portant des outils sur l'épaule, des sortes de pioches grossières. Ils étaient vêtus comme des clochards. Des capuchons sur la tête, sales et rapiécés, des sortes de longues chemises sur le corps, dans le même état, de couleur terre, étaient faites d'un tissu grossier. Ils portaient des sabots. Cela lui fit penser au tableau d'un peintre des siècles passés.
Il s'interrogea sur la présence de ces individus et la raison de leurs déguisements. En s'avançant un peu plus pour les examiner, ils l'entendirent et se retournèrent.
Visiblement surpris, les deux personnages le dévisageaient avec des yeux pleins de méfiance. L'homme prit sa pioche dans la main et s'avança un peu, comme pour protéger la femme qui l'accompagnait. Il ne cessait de scruter Gabriel et de détailler ses vêtements.
- S'il vous plaît, finit-il par murmurer, pouvez-vous me dire où je suis... Je viens de me perdre en forêt.
Les deux individus ne répondirent pas, le fixant toujours avec curiosité.
- Je voudrais téléphoner... Il y a un village par ici ?
Toujours pas de réponse.
- Je vous en prie, dites quelque chose !
Il se sentait mal à l'aise face à cette attitude. Quelque chose au fond de lui-même le tracassait, un sentiment indéfinissable.
La femme s'avança un peu, puis lui parla. Tout d'abord il ne comprit rien à ce qu'elle disait. Puis quelques mots semblèrent vaguement familiers. Il crut comprendre qu'elle l'appelait seigneur ou quelque chose de ce genre. Il commençait à désespérer. Son attitude incita certainement le couple à s'approcher de lui pour l'interroger. Petit à petit les mots qu'ils prononçaient lui semblaient plus compréhensibles. Il n'avait jamais entendu parler ainsi, avec un tel accent et des mots si étranges, comme appartenant à la littérature des siècles passés. Cela ressemblait à du vieux français.
Il leur fit comprendre par gestes qu'ils s'exprimaient trop rapidement pour lui. Puis la communication s'établit doucement.
Il comprit qu'ils habitaient au village de Quéribus, situé à une demi-lieue plus loin sur le chemin. Des lieues et non des kilomètres ! Lorsqu'il leur fit comprendre qu'il allait se rendre vers ce village, ils répondirent qu'ils pouvaient l'accompagner.
Ils marchèrent ainsi devant lui, se retournant constamment pour le regarder. Il se sentait telle une curiosité. Maintenant, il ne se posait plus de questions. Il entendait, il observait trop de choses autour de lui pour songer sérieusement à l'éventualité d'un rêve. Le bruit des sabots sur le sol, les oiseaux bavards, le souffle frais et les senteurs de l'air sur ses joues, tout était bien réel.
La forêt bordait une prairie et le chemin empierré la longeait. C'était là-bas quelque part au milieu qu'il s'était réveillé... Pourquoi ?
Le village apparut à la sortie d'une courbe de la piste. Il voyait le clocher de la petite église et les toits des maisons. Des toits en chaume ! A mesure qu'ils se rapprochaient, il distinguait les maisons serrées les unes contre les autres, les bruits des animaux dans les cours, les cris des enfants. Des volutes de fumée s'échappaient des cheminées et cela sentait bon le bois brûlé. Des potagers entouraient les chaumières. Ils étaient bien entretenus. Mais de tout cet ensemble se dégageait une grande pauvreté.
L'attitude des deux personnages avait changé. Ils étaient presque joyeux, fiers. Ils arrivèrent dans l'unique rue du village. Dans les cours, les enfants n'avaient de regards que pour lui. Ils étaient plus pauvrement vêtus les uns que les autres, sales mais bien nourris. Ce furent eux qui ameutèrent le village pour le tirer de sa torpeur et avertir de sa présence. Avec ses vêtements de ville, il devait leur sembler très incongru.
L'homme se retourna.
- Vous ne passez pas inaperçu. Il y a plusieurs semaines que nous n'avons pas vu d'étranger. Avec toutes ces batailles, ils n'osent plus aller sur les routes.
Des batailles pensa-t-il, mais quels combats ? Avait-il bien compris les mots ?
- Je vais vous conduire auprès de l'ancien du village. C'est notre sage, il pourra peut-être vous renseigner.
- Merci. J'ai hâte de le rencontrer.
Ses vêtements étaient encore humides et ses chaussures toutes crottées de boue. Depuis la ruelle, il examinait les maisons, leurs façades et surtout l'intérieur, lorsqu'une porte en bois à deux battants était ouverte. Le dedans n'était pas mieux que la façade. Des volailles se promenaient autour de lui ainsi que quelques porcs. Ils s'arrêtèrent devant une chaumière. Une porte en bois comme les autres, une petite fenêtre et c'était tout. Un chien sur le seuil s'effaça craintivement lorsqu'ils s'approchèrent pour cogner au panneau. L'homme se découvrit avant d'entrer. La femme resta dehors et fit signe à Gabriel de franchir le seuil.
Un vieil homme était assis dans la pénombre sur une chaise à côté de la cheminée. Les quelques flammes qui y crépitaient lui donnaient un visage couleur cuivre. Une grosse marmite chauffait dans un coin. Cette odeur de fumée, de suie et d'humidité lui imprégnait les narines. Il distingua ensuite une grosse table au milieu de la pièce, une vieille femme y était accoudée. Elle semblait toute ridée et ratatinée. Derrière elle se découpait la silhouette d'un lit. Dehors il vit que la femme avait poussé le battant du bas de la porte derrière lui. Elle restait dehors comme pour éloigner tous les gamins qui s'approchaient curieux de voir à l'intérieur.
Le vieil homme continuait à regarder les flammes dans la cheminée. Il attendait. Personne n'avait parlé depuis qu'ils avaient frappé à la porte. L'homme s'approcha de la cheminée et parla à voix basse au vieillard. Et le vieux se mit à le dévisager comme s'il n'avait pas encore remarqué sa présence. Il l'examina de haut en bas.
- Qui es-tu étranger ?
- Je m'appelle Gabriel et je viens de loin. En fait, je le pense. Car je me suis réveillé tout à l'heure dans la forêt et je ne me souviens plus comment j'y suis arrivé. Je cherche une cabine pour téléphoner. Ainsi on pourra venir me récupérer ici.
- Vous voyez mon oncle, il recommence, dit à voix basse mais compréhensible, l'homme qui l'avait accompagné jusque là. Il parle toujours de téléphoner et d'autres mots étranges.
- D'où viens-tu étranger, de quelle cité ? questionna le vieil homme.
- J'habite Versailles, à proximité du palais.
L'homme le regarda et fit la moue.
- Connais pas ! C'est quoi la cité la plus proche ?
Il ne connaissait pas Versailles ! Une plaisanterie ! Comment pouvait-on ignorer cela ? Où était-il donc tombé ?
- Mais c'est à côté de Paris, ne put-il s'empêcher de lancer sur un ton de reproche.
- Du calme étranger, du calme. Nous n'avons pas voyagé comme vous et nous ne connaissons le pays que par les marchands de la route et les quelques voyageurs qui viennent ici. Mais pour Paris je sais où ça se trouve. J'y suis allé quand j'étais plus jeune. J'en garde un bon souvenir.
Il réfléchit un peu.
- Ca doit bien être à six jours de cheval.
- Six jours de cheval ? Mais il doit bien y avoir des cars qui vont là-bas ? Il n'y a pas d'autres moyens que le cheval tout de même.
- Des cars ? Vous voulez dire des charrettes, étranger. Il y a aussi des chars mais ils sont réservés aux seigneurs... Et il riait doucement sur cette remarque, dévoilant une mâchoire édentée.
" Bien ", pensa Gabriel, " inutile d'insister avec ces gens. J'ai dû tomber dans un village retiré de toute civilisation et dans lequel les habitants ne veulent plus entendre parler de la technique qui nous inonde. "
Il était tout de même déconcerté de n'avoir pas vu en arrivant une pancarte indiquant ce hameau.
- A combien est la ville la plus proche ?
- A cinq lieues, répondit le vieillard. Mais en ce moment les chemins sont peu sûrs et je vous déconseille de vous y aventurer seul. Il y a toujours des soldats déserteurs qui écument les routes. Vous êtes dans une bien triste région, étranger.
" Cinq lieues ", réfléchit Gabriel, cela devait faire dans les vingt-cinq kilomètres, un peu moins. Cinq heures à pied. Et puis qu'est-ce que signifiait cette histoire de soldats déserteurs ?
Il était de plus en plus mal à l'aise. Une intuition lui vint.
- Dites-moi... Qui gouverne le pays ?
Le vieil homme le regarda avec curiosité.
- Vous avez oublié ? Mais c'est le seigneur Maruald.
- Non, je veux dire qui dirige tous les habitants ici, à Paris... toute la France.
- C'est notre roi Philippe, voyons ! Mais il ne dirige pas toutes les régions. Ici c'est le prince de Cormilles. Vous avez tout oublié ?
Il fut comme foudroyé. Ces gens ne semblaient pas se moquer de lui. Cela ne ressemblait pas à une plaisanterie pour une émission de télévision. Tout était trop parfait, dans le moindre détail. Tout s'assemblait dans son esprit, comme un puzzle reconstitué. L'absence de bruits propres à la technique, les odeurs trop vives, trop inhabituelles, les forêts désertées, les routes inexistantes, les vêtements misérables, les maisons vétustes... Tous ces détails appartenaient à un autre monde, une autre époque. Il voulut en avoir le coeur net.
- En quelle année sommes-nous ?
- En 1306 d'après monsieur le curé. Vous ne vous rappelez pas l'année non plus ?
1306 ! Il ne serait donc plus dans son univers habituel ! Il n'habiterait plus son époque ? Ses amis, ses habitudes, son mode de vie, tout cela avait disparu ? C'était comme se retrouver soudainement sur une autre planète ! Et pourquoi ? Pour quelle raison vivait-il ce cauchemar ?
Le roi Philippe, le roi maudit ! Celui d'une époque révolue, d'un quatorzième siècle oublié dans les profondeurs de l'histoire... Et maintenant ce serait son siècle ? Il se mit à marmonner à voix basse.
- Le roi Philippe... Il est mort... où plutôt, il mourra en 1315 ! Mais qu'est-ce que je fiche ici ?
- Pourquoi dites-vous que le roi va mourir, lui demanda son guide improvisé. Qui êtes-vous ? Un sorcier, un devin ?
Il alla s'asseoir sur le banc, bouleversé puis se reprit légèrement.
- Non, non, je ne suis pas sorcier... C'est quelqu'un... un jour, qui m'a annoncé cette prédiction... Alors je la récite, comme ça...
L'homme ne paraissait pas convaincu. Mais Gabriel se méfiait. Il n'était plus chez lui. Il ne connaissait pratiquement rien des moeurs et coutumes de cette époque. Il se souvenait seulement, par les livres d'histoire de quelques détails, tels que l'inquisition, les sorciers au bûcher, les guerres. Il se devait d'être prudent même si cette situation lui semblait totalement absurde.
Le vieux se chauffait toujours devant sa cheminée. De temps en temps il activait les braises avec le bout de son bâton calciné. Le silence demeura de longues minutes.
S'il se retrouvait sept siècles en arrière, il y avait bien une explication quelque part. Et avec un peu de chance la possibilité de refaire le voyage en sens inverse. Etait-ce une action des hommes ou un phénomène naturel ? Et était-il seul à avoir subi ce phénomène ? Gabriel décida de faire face à la situation, quelle qu'elle fut.
Dans la pièce sombre les deux hommes et la femme le regardaient en silence.
- Je suis désolé de vous importuner ainsi. Je dois vous sembler bien étrange avec mes propos ! Mais voyez-vous j'ai très mal à la tête. Certainement ceux qui m'ont attaqué. Alors c'est peut-être pour ça que je dis n'importe quoi.
Cela sembla les soulager. A cette époque les malades, plus ou moins simples d'esprit, faisaient parti de la vie quotidienne. Leurs comportements inhabituels ne dérangeaient pas. Ils appartenaient à un monde inexplicable et ils étaient souvent considérés comme protégés de Dieu. Cela lui fit penser qu'il vivait une époque très superstitieuse et profondément croyante. Il devrait faire attention à ses gestes et paroles dans ce domaine.
- Vous devez avoir froid dans vos vêtements trempés, venez donc à côté du foyer, insista le vieil homme soudain plus amène. Vous avez eu de la chance qu'ils ne vous aient pas tué. C'est courant par ici de se faire attaquer pour être détroussé quand on porte beau vêtement et bourse à la ceinture.
Il approcha sa main du pantalon et tâta l'étoffe. Puis il fit de même avec le polo.
- C'est un tissu magnifique que vous possédez... Et ils ne vous l'ont pas pris !
- Non, mais tout le reste à disparu. Je n'ai plus d'argent, plus de bagages. Ils n'ont peut-être pas eu le temps de me prendre tous mes vêtements. Ils ont peut-être été dérangés par l'arrivée de votre neveu et de sa femme ?
Il espérait se sortir rapidement de ce mauvais pas, être accepté sans arrière-pensée par ces gens ; convaincu que sa survie en dépendait.
On frappa à la porte et un homme assez jeune entra. Il était coiffé lui aussi d'un bonnet grossier et sale. Sa barbe lui mangeait entièrement le visage.
- Alors l'ancien, un étranger est arrivé au village m'a-t-on dit ?
Et il examina Gabriel sans attendre une éventuelle réponse.
- Vous êtes peut-être trempé mais bien habillé.
Il s'adressa à nouveau au vieil homme.
- Qu'est-ce que vous en pensez l'ancien ?
Le vieux se fit un peu prier avant de répondre.
- Il m'a l'air brave et franc. Ce qui lui est arrivé est peut-être vrai. En tout cas il n'a pas d'arme, ni de bagage. On ne peut donc le laisser repartir sans un minimum d'hospitalité, surtout avec le soir qui approche.
- Je peux le loger chez moi si vous voulez. Avant, il prendra une bonne soupe et demain il sera reparti. On ne jette pas les voyageurs sur les routes sans un bout de pain. Ca porte-malheur ! dit-il en s'adressant à Gabriel.
Le vieil homme lui fit un geste de la main signifiant son accord.
Avant de repasser le seuil, Gabriel se retourna pour le remercier.
- Au revoir, Messieurs, merci. A vous aussi, Madame, merci.
Il suivit le barbu. Longeant les maisons, ils arrivèrent devant une cour de ferme. Au fond se trouvait le bâtiment pour le logement, sur le côté une sorte de grange en bois, emplie de paille. Dans la cour se promenaient des poules et un chien efflanqué. Le tout pataugeait dans une terre boueuse.
L'homme poussa la porte et entra.
- Je t'amène l'étranger pour le repas, ma femme !
La femme en question était assez jeune, les cheveux relevés en chignon sous sa coiffe qu'elle tenait serrée sur la tête et nouée sous le cou. Elle était gracieuse sans être vraiment jolie. Ses vêtements ne respiraient pas le neuf. Elle leur dit de s'asseoir car le repas était prêt.
L'homme se mit en bout d'une grande table de bois grossièrement taillée. Des enfants arrivèrent, trois. Ils s'installèrent à l'autre extrémité. La femme restait debout. Il n'avait plus qu'à se mettre à côté de l'homme. Elle leur apporta une soupière fumante qu'elle posa devant le maître de maison. Celui-ci s'en servit largement dans son assiette en bois qui ressemblait plutôt à une écuelle et poussa le récipient vers Gabriel.
- Allez, servez-vous bien, tant qu'elle est chaude.
Il ne se fit pas prier. Cela sentait bon et il avait une faim énorme.
La femme continua le service avec les enfants qui ne disaient mot en bout de table mais ne cessaient de se pousser du coude et de regarder Gabriel comme une bête curieuse.
Il trouva la soupe délicieuse. Il aurait de toute façon avalé n'importe quoi. La maîtresse de maison semblait apprécier le sort qu'il lui faisait. L'homme avait attendu qu'il ait avalé quelques cuillerées avant de lui adresser la parole.
- Alors mon père m'a dit que vous avez été attaqué dans la forêt et que vous avez perdu la tête ?
- Le vieil homme dans la maison où vous êtes venu me chercher ?
- Oui, c'est mon père. C'est nous qui possédons le plus de terres en fermage. Pour son âge et pour son domaine, tout le monde le respecte.
- Je vous remercie de m'accorder ainsi l'hospitalité. Je suis vraiment démuni de tout et je me sens perdu après ce qui m'est arrivé. Oui, je pense avoir été attaqué dans la forêt, mais je ne me souviens pas très bien.
- Vous avez eu beaucoup de chance de vous en tirer comme ça. Il y a quelques mois un autre voyageur, comme vous, a été retrouvé dans le même coin. Mais lui il était nu et mort. On lui avait fracassé la tête d'un coup de bâton. Vous voyez, faut pas trop vous plaindre.
Gabriel en tremblait. Quelle époque ! Une guerre continuelle, un monde trouble où le plus fort triomphe toujours. Et s'il triomphe c'est qu'il a la protection divine.
Avec la soupe ils avaient mangé une tranche de pain. Un énorme pain rond, découpé avec lenteur et respect par le maître de la maison. L'homme était naturellement aimable. Il avait l'air de prendre Gabriel en amitié. Peut-être par curiosité ou par fierté vis-à-vis des autres habitants du village.
- Quel bijou portez-vous donc au poignet ?
Gabriel regarda sur son bras l'objet de curiosité : sa montre-bracelet.
- C'est une montre. Un cadeau offert il y a quelques années. Et il ne put s'empêcher de penser à la femme qui le lui avait offert. Qu'était-elle devenue maintenant ? Dans quel monde futur improbable vivait-elle ?
Gabriel la décrocha de son poignet pour la passer à l'homme.
- Une montre ? C'est très joli. C'est le travail d'un grand artisan, à quoi servent toutes ces petites pièces qui bougent.
- Ce sont des chiffres, ils indiquent l'heure. Presque tout le monde porte cet objet dans mon pays.
- Tout le monde !
L'homme regardait Gabriel avec circonspection. Il était persuadé que sa tête n'avait pas retrouvé tout son état normal. Tout le monde avec un bijou d'une si grande valeur, il faudrait être malade pour croire cela !
- Votre pays est loin d'ici étranger ?
" Que répondre ? " pensa Gabriel. Il fallait rester le plus évasif possible, ne pas choquer.
- Il est très loin d'ici. Je ne pense plus y retourner un jour. J'ai maintenant fait un trop long voyage pour revenir en arrière.
- On dit ça, mais les racines sont plus fortes que tout... Vous venez de l'Est, je gage ?
- Oui, c'est ça. Vous connaissez un peu ?
- Oh non, non ! Moi je n'ai jamais quitté ce village, ni pour faire une guerre, ni pour du commerce. Vous avez traversé des mers en bateau pour venir ?
- Oui, bien sûr. Des mers chaudes et froides, par tous les temps.
Il s'ensuivit un long silence.
- Vous allez rester pour dormir. Il y a du bon foin dans la grange. Et demain vous y verrez plus clair pour repartir.
- Je ne sais comment vous remercier balbutia Gabriel. Je ne sais comment...
- Ce n'est rien. C'est tout naturel. On ne peut pas vous laisser comme ça sur les routes. Le bon Dieu ne nous le pardonnerait pas.
Il s'adressa de vive voix à sa femme.
- Allez ! Apporte donc quelques noix que l'on continue un peu la veillée. C'est pas tous les jours qu'il y a un étranger venant de si loin à notre table. Et également un broc de verjus !
La femme s'affaira à l'extérieur de la pièce pour chercher ce qui était demandé. Pendant ce temps l'homme se leva et remis une grosse bûche dans la cheminée. Les enfants avaient quitté la table et jouaient autour du foyer. Les flammes animaient les visages, comme un tableau de Rembrandt, pensait Gabriel. Une chandelle fut allumée et placée en bout de table. Lorsque la femme revint, elle posa un saladier de noix à même la table ainsi qu'un pichet contenant un liquide trouble. Elle prit deux bols en terre cuite et les posa à côté, puis alla s'asseoir sur un tabouret auprès des enfants. Elle sortit un linge d'une boîte et se mit à le repriser. L'homme empoigna son couteau et attaqua résolument une noix pour l'ouvrir et en faire profiter un des enfants.
- Tenez, prenez ce couteau, dit-il en en tendant un à Gabriel.
Celui-ci songeait à toutes les questions qui lui venaient à l'esprit. Par laquelle commencer sans mettre en garde ou mal à l'aise ces personnes ? Il devait se renseigner sur leur mode de vie s'il voulait pouvoir survivre dans leur univers.
- Comment s'appelle la cité la plus proche ?
- C'est Boissonne, elle est à cinq lieues d'ici.
- Comment vous y rendez-vous habituellement ?
- Oh, on y va rarement ! De temps en temps pour vendre des produits des champs et rapporter quelques utilités, surtout à ma femme. Si je l'écoutais, elle serait toujours fourrée là-bas pour rapporter des bêtises. Quand c'est le moment alors on prend la charrette ! Sinon à pied il faut compter six heures.
Il prit les deux bols et y versa le verjus. Cela sentait la citronnelle. C'était légèrement acidulé, mais agréable.
- Je vais encore vous demander un service... J'aurais besoin de vêtements un peu plus appropriés que ceux-là, mais je n'ai pas d'argent. Acceptez-vous les miens en échange ?
- Je n'ai rien d'aussi riche en échange des tissus que vous portez, étranger. Ce que je peux vous proposer est fait d'étoffes rugueuses qui vous donneront l'allure d'un manant.
- Cela me convient parfaitement, du moment qu'ils me protègent mieux de la pluie et du vent. L'homme envoya sa femme trouver des vêtements susceptibles de faire l'affaire. Elle revint peu de temps après avec les bras chargés de hardes.
- Voilà tout ce que nous avons de disponible. Le reste est trop usé pour vous. C'est bon pour les champs, dit-elle.
Gabriel fouilla parmi les différentes pièces. Il finit par trouver une sorte de robe faite d'un seul morceau, une large chemise en chanvre, un chaperon enveloppant les épaules et une cape en feutre épais.
- C'est parfait, avec ça me voilà un peu mieux arrangé.
Il s'installa dans un coin de la pièce, revêtit l'ensemble et revint à la lumière avec ses vêtements dans les bras.
- Tenez ! Ils sont à vous. Dommage que vous n'ayez pas de chaussures à me proposer !
L'homme admirait la coupe de ce qu'avait porté Gabriel, pendant que sa femme tâtait les tissus avec ravissement.
- C'est un bien beau cadeau que vous nous faites. Ces tissus sont magnifiques !
- Vous le méritez bien.
Il le prit par les épaules.
- Si vous revenez par ici, n'hésitez pas à nous dire bonjour. Vous serez toujours le bienvenu. Maintenant je vais vous montrer où vous pourrez dormir, bien au chaud.
- Je partirai demain matin pour la cité, au lever du soleil. Je pense que là-bas on pourra m'aider. Je vous dis au revoir, madame. Je ne pense pas vous retrouver demain.
Et il lui serra la main. Ce geste sembla la surprendre. Il fit un signe d'au revoir aux enfants, puis il suivit l'homme au dehors.
Il faisait nuit sombre. Le ciel était toujours couvert. Un peu de vent agitait les feuillages. Et il percevait nettement un son inhabituel jusqu'à présent, le hurlement lointain des loups.
- Il y a des loups dans la région ?
- Oh mais il y en a partout ! Des sales bêtes ! Il ne faut pas s'égarer de nuit dans les forêts, surtout par ce temps et cette saison. Ils ont faim.
Ils arrivèrent à la grange, au pied d'une échelle.
- Voilà ! Montez là-haut dans la paille, vous y serez au chaud pour la nuit. Et demain vous pourrez repartir.
Gabriel lui enserra le poignet.
- Merci mon ami ! Merci pour tout et que Dieu vous protège.
Il escalada la paille et s'installa rapidement pour dormir. Il n'avait pas eu le temps de revivre en pensée la journée que le sommeil l'avait déjà terrassé.


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