Jean-Louis AZENCOTT


Jean-Louis Azencott est né à Oujda au Maroc en 1946. Son enfance et son adolescence se déroulent dans un pays tissé de lumière où la vie s'adosse au désert avec volupté. De l'encre plein les doigts, sur des cahiers d'écolier, il écrit déjà ce que lui inspire ce pays, bien au chaud près du seul radiateur de la classe. Bac philo en 1967 puis installation avec sa famille en France. Il devient kinésithérapeute, puis ostéopathe. Mais son activité professionnelle ne l'éloigne nullement de la littérature qu'il dévore : Rilke, Proust, Villon, Hugo, Brassens pour le côté poésie ; Khalil Gibran pour la sagesse ; Desproge pour la dérision ; les auteurs nord-américains du début de siècle : Fenimore Cooper, Jack London, Steinbeck, Erskine Caldwell, Stevenson pour l'aventure, ainsi que les russes Pasternak, Dostoïevski ou Tolstoï pour le côté romanesque. Très tôt se développe chez lui un vif intérêt pour les arts en général, l'écriture et la peinture en particulier.
Il publie pour la première fois avec Les petits matins, chez Zinedi, une nouvelle pleine de douceur. Suivront d'autres nouvelles : Passage Dantzig et La Trappe toujours chez Zinedi. Nostalgie bémol suivra, puis Petites histoires ordinaires chez Edilivre.  Deux autres romans sont en préparation : L'esquive et Nostalgie cow-boy.
Jean-Louis Azencott a par ailleurs publié, aux éditions Les Asphodèles : Les fables de La Fontaine en argot, illustrées par l'auteur.

Dis... Raconte-moi Oujda

Récit

Dis... Raconte-moi Oujda : résumé

Lorsque Jean-Louis Azencott se décide à raconter Oujda, il nous fait découvrir une petite ville du Maroc dans la tiédeur des années soixante. Une bourgade calfeutrée derrière l’écran montagneux de l’Atlas et du Rif, enclavée entre la Méditerranée au nord, la frontière algérienne à l’est, les plaines désolées et arides du sud et de l’ouest. Mais la ville a su penser à son avenir. Environ un million et demi d’habitants l’arpentent aujourd’hui. Elle est devenue un grand centre urbain doté d’une université réputée.
En nous offrant cette œuvre pleine de fraîcheur et de poésie, Jean-Louis Azencott signe un récit autobiographique bien charpenté, teinté de romantisme, et qui ramène des voix d’ados ensauvagées dans un style graphique très personnel.
L’écriture aisée, vivace et à l’humour décapant, fait de ce récit un témoignage d’une sensibilité extrême. Entre les silences du retrait et les sonorités arabes, son livre illustre un lieu tramé de souvenirs emprunts d’une nostalgie récurrente. Des petits morceaux de vie parmi des personnages haut en couleur. Routes désertes, effrayantes quelquefois et qui conduisent jusqu’aux profondeurs du monde. Une œuvre naïve et attachante.

ISBN : 978-2-9536348-1-5
Édition imprimée : 20 €
Pour acheter Dis... raconte-moi Oujda, cliquez sur le titre.


Dis... Raconte-moi Oujda : extrait

Nous voilà à présent debout ; il doit faire une de ces chaleurs dehors… on va errer dans les rues comme tous les après-midi je suppose. Je ne regarde pas mon pote, mais je sens son expression absente, ses yeux sont tout petits, son esprit se positionne, et sa question ne va pas tarder à fuser… Elle fuse :
« Où on va ?… Je sais, continue-il, qu’il fait une chaleur du diable, mais dans la chambre on gamberge pour rien. On devrait aller draguer sur le paseo non ? Ça vaudrait mieux que de s’affoler sur les filles de la tapisserie de la chambre non ? À ton avis grand vizir ? »
Une agréable pénombre jaillit de mon regard expressif, et je ris bêtement de ses conneries en guise d’acquiescement, comme nous quittons la pension, laissant le garçon reposer son monumental bide sur un recoin de la table, sous l’air bienfaisant du ventilo. Ah qu’c’est bon !! La chaleur descend d’un souffle, POUF ! et nous tombe sur les épaules, à peine dehors.
35° au moins ! On rue d’étouffement ! Je marche pour ma part à cloche-pied. En effet, je m’étais blessé le gros orteil avec une lanière de chanclas qui vous tiennent pas les petons, et tous les jours j’allais voir l’infirmier. J’avais exhibé mon pouce meurtri, enflammé, déchiqueté, et peut-être même gangrené à cet infirmier, et réussis à prendre un ton angoissé : « C’est grave ? Je pourrai continuer à marcher normalement ? Il me faudra certainement une piqûre antitétanique, non ? » J’avais relevé la tête et tendu l’oreille, la gauche, plus fine en acoustique étrangère, les yeux fixés sur la bouche perdue dans le menton du practicante interloqué. En panne d’autres questions.
« No… no es nada… hay una infection, nada mas ! pero voy a ver. Entiendes lo que digo ?
— Si senior, j’entiende très bueno ». Le praticien avait détecté mon désarroi et tentait de me rassurer.

Le décor de sa boutique était sinistre et presque blanc, comme certains endroits de sa blouse ; une géométrie de boîtes à pansements, seringues, éther, pinces et autres instruments de torture médiévaux que je reluquais les sourcils en accent circonflexe, avec des yeux de merlan frit, m’attendait, alignée sur une étagère poussiéreuse d’un blanc contestable. Sûrement pour ma pomme tout ça !
Je continuais à dévisager le praticien à la recherche d’un signe, d’une toute petite mimique, d’un frémissement, mais rien ! Il était impassible, Jouvet ! Oui, il faut dire qu’il avait de faux airs de l’acteur Louis Jouvet. (Les cinéphiles de plus de soixante ans connaissent.) Même allure, froid, inquiétant, sinistre, ancien, poussiéreux.
Je me rendais donc au studio pour voir les prestations du comédien dans son rôle de soigneur, tous les jours en traînant la patte sur le bitume volcanique d’Espagne. J’en ressortais avec une magnifique poupée que j’arrivais à peine à enfiler dans mes sandalettes de play-boy unijambiste.

Je draguais donc à retardement, comme de juste.
Résultat : Daniel sortait les plus belles filles, et moi, rien, nada ! Calme plat sur la banquise… ou alors celles qui restaient, c’est à dire les thons qui seraient même pas partis à la fermeture à Rungis ! ou les plus vieilles, ou celles dont n’avait pas voulu le goret !
Un jour, Nafnaf, le groin télescopique comme à son habitude grommela, imberbe :
« Tu vas sortir aujourd’hui encore avec ta mère ? »
La brute ! La veille j’avais dragué en claudiquant une fille dans une boîte de nuit tamisée, très tamisée. Frotti-frotta… mains à tête chercheuse, déhanchements lambadesques, la bouche en cul d’autruche et les paupières closes. Le grand jeu quoi. Puis PAF ! La lumière comme ça d’un coup. Les projos !… des dizaines de projecteurs, là, brusquement. Un vrai feu de la Saint-Jean. Je regarde la fille… AHHHH !! My god !! Une vieille ! Une vraie vieille à moustache, méga moche… Je reste interloqué, j’en perds la parole, je frôle l’accident vasculaire cérébral. La fille, une Française de l’âge de ma mère probablement. J’avais environ dix-sept ans, ma mère, la quarantaine clinquante. Pour nous quarante ans, c’était la fin du parcours, le troisième âge, la belote de 16 heures, quoi.
Je regarde Bette Davis… elle me dit d’une voix hésitante : « Si tu veux, on peut s’éclipser et aller sur la plage, il n’y a personne à cette heure-ci, my love. »
AH la diablesse !… Forfaiture, traîtrise, félonie. Isabeau, Cunégonde ou je ne sais quelle autre créature moyenâgeuse… avec le damoiseau sur la plage ? En solo ?…
Une entourloupe de malfaisants oui ! une diablerie… assurément !! Vite gardes, à vos arbalètes !!
En fait, elle avait juste un œil en relief sous une arcade d’australopithèque, un nez tellement retroussé que je lui voyais le cerveau, le cervelet et même le bulbe ; une bouche, un trait… Une tragédie. Une injure. Une caricature…Ma grand-mère !
Elle devait être sûrement en balade organisée avec le troisième âge et stationner là, en transit en Espagne, accompagnée par une grappe de vieux, juste pour reposer ses varices et me causer du tracas, des contrariétés.
Bref, sur ce, voilà mon pote qui rapplique l’air candide et le teint yellow d’hépatique avéré, avec à son bras, une divinité grecque, un spécimen du feu de Dieu ! Une sorte de nymphette tout droit sortie d’une rivière enchantée. Je regarde Liz Taylor et Richard Burton, l’air méchant, jaloux, cupide, tourmenté. Une envie de meurtre me saisit tout d’un coup. J’empoigne furibard la hache que je porte toujours sur moi dans ma poche revolver et… ni une ni deux, CRACK ! Je coupe mon pote en deux comme ça, par le milieu, sans le moindre sentiment. Elle, elle s’enfuit bien sûr à la vue de l’hémoglobine. Alors je l’ajuste, je prends mon temps, je jubile, je déborde, j’exulte, et…
TVVVVVVVVV, je lui lance mon tomahawk encore tout rouge du sang frais de mon pote ; elle le ramasse en plein milieu du dos : SPLATCH ! STRONG ! Elle fait une cabriole dans l’espace PIOUUUU !! et retombe sur le macadam, raide comme un poisson de la veille, les yeux en pales d’hélicoptère, la langue pendante, la lame ressortant de l’autre côté, juste entre ses seins.

Je suis content, mais content tu peux pas savoir.

Je rentre finalement avec ma mère… elle a l’air plus jeune que tout à l’heure subitement.

Fort de ce romantisme enchanteur, que je viens de narrer avec toute la verve littéraire adaptée à ce thème, thème de la meurtrissure qui pourrait se confondre avec l’imprévisibilité vivace de l’expression d’un désir inassouvi, on pourrait qualifier à première vue cette nostalgie amoureuse d’allusive… AH AH AH… Que nenni !
Dans cet îlot de paix, développé ci-dessus, le lecteur pourra y détecter un…

Merveilleux chant d’amour.

La Trappe 

Nouvelle


La Trappe : résumé

Un coup de scalpel en trop et une banale intervention chirurgicale vire au cauchemar.

Dans le style épuré qui le caractérise, Jean-Louis Azencott décrit la lassitude charnelle et morale qui s'empare de l'homme en souffrance, l'expérience de mort imminente et la renaissance de l'espoir qui puise ses racines dans l'amour.

Cette œuvre en camaïeu de gris est le témoignage poignant d'une expérience aussi intime qu'universelle.


ISBN : 978-2-84859-020-2
Édition imprimée : 12.50 €
Édition numérique : 4.99 €
Pour acheter La Trappe, version imprimée ou numérique, cliquez sur le lien correspondant.

La Trappe : extrait

Ma sœur aînée me l’annonce au téléphone ; une sonnerie à une heure tardive : rien de bon ! Mon cœur s’arrache. Je plonge dans le brouillard en entendant ses paroles frémissantes. Le combiné à mon oreille me blesse. Je raccroche. J’ai du mal à admettre la réalité. La terre se renverse, s’ouvre en failles caverneuses, décor fantoche ; la fin d’une amitié, celle de l’être le plus proche, le plus aimé. Une envolée vers les étoiles.
Le givre colle à la vitre. Je le regarde longuement, abasourdi, anéanti. J’imagine des formes, des visages  celui de ma mère ? Par le carreau, une mésange d’hiver sautille sur les branches gelées du vieux cèdre bleu de mon jardin. Elle a froid. Je sors lui donner un peu de pain. « Mésange jolie mésange, peux-tu me dire où est ma mère ? » Le temps s’évapore. Mon cœur fait semblant dans ce ciel noir ; mais chacun, dans son martyre, recherche l'accalmie. J’aurais aimé lui lire les quelques lignes que j’avais écrites pour elle dans une petite nouvelle. Pas eu le temps. J’attends assis, debout, que le temps passe. Où aller ? L’image de ma mère danse autour de moi puis me quitte. Je deviens orphelin. Mon âme s’enfuit. Je perds mon enfance, mon dernier repère. Mon cœur est laminé. Son image s’éloigne brutalement vers les ténèbres, seule. Il est venu la prendre à ma place. Elle l’a suivi sur sa planche, ce nain cruel. Il n’est pas reparti bredouille. C’est le diable, horrible venin, et ce ski glacé, ridicule ! Il a enlevé ma mère pour la conduire dans les méandres vertigineux de ce tunnel infernal. Il a défait mon enfance, s’est fondu dans les ruines de son royaume de silence et de peine, dans le cratère immonde. Je sais sa voix sans voix et son visage informe. Il prend par surprise comme la mousson, au gré de ses fantaisies machiavéliques. Je l’ai entendu pester lorsqu’il a filé sans moi, puis il a inscrit ma mère en second sur sa liste. Je le retrouverai, cette masse biscornue, ce miasme visqueux au sourire amusé qui a fermé mon ciel ! Je crois à la vengeance : œil pour œil. C’est la bible qui le proclame. La voix de ma mère flotte autour de moi. C’est une voix bleue, un bleu d’éternité, comme une étoile dans l’azur, une larme de galaxie. Elle est auréolée de soleil. Mais le grand architecte a déjà tiré le rideau.
On va servir le souper. Ma tête vole partout dans la chambre, rase les murs, reste au plafond un instant, repart vers la fenêtre. Derrière le carreau : la nuit. Je regarde le vide des cieux, nébuleuses scintillantes. Paix. J’appelle… Mère, où es-tu ?
Une tasse de thé, quelques petits gâteaux, un zeste d’ennui : c’est ma mère. Elle regarde par le carreau, fixe au dehors la rue. Un rayon de soleil lèche le gris soyeux de ses prunelles. Elle m’observe. Elle m’observe souvent, anoblie de patience.
— Tu ne manges pas ?
— C’est toi que je vais manger, petite mère !
— Bois ton café avant qu’il ne refroidisse au lieu de dire des bêtises !
C’est l’instant le plus précieux de la journée. Ses cheveux roux ondulent en reflets clairs. Le temps s’arrête. Des moments faits de vide, de rien, nous parlons à peine. Le soleil tout entier entre à présent par la vitre et réchauffe son visage rieur. La lumière entame une danse autour de son cou.
— Tu as des nouvelles des enfants ?
— Lesquels ?
— Tes enfants voyons, ne fais pas le bête !
Mes réponses l’irritent. Je plaisante souvent. Je sais qu’elle oublie. Et elle sait que je sais. Le soleil, grand maître du temps, est là, inonde la pièce. C’est elle, le soleil ! La nappe se froisse un peu lorsque je porte la tasse à mes lèvres. D’un geste automatique, elle rectifie, lisse les plis, me regarde, satisfaite. C’est l’heure. L’heure de quoi ? L’heure de rien. Elle n’a ni montre ni pendule. Dans le cercle intime de notre quatre heures, la tendresse de ma mère transpire de toutes parts. La pièce embaume la délicatesse, la réserve, le retrait. La nappe est à présent bien lissée. J’ai reposé sagement ma tasse et avalé les quelques miettes qui traînaient. Les minutes dégringolent et, sous cette ambiance suave, la chaleur commence à danser comme une fille sur une place. Je pense encore au grand Jacques.
Tout se trame ici, à l’intérieur, dans l’éblouissement de sa présence, instants de pur bonheur, un matin d’été en plein hiver. Ma mère me tourne le dos, reprend un peu de thé, assombrie de pensées obscures. De sa fenêtre, elle voit la petite place. Elle entend circuler, dans la rue, des musiques diverses, des autos, des camions, des bruits. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Des bruits d’hier, d’aujourd’hui ?
Une douce voix chaude l’habite. Elle me raconte les vieux eucalyptus égarés et l’odeur âcre du buis sec, ou celui des genêts triomphants des paysages de mon enfance, vieux chemins à charrettes, si poussiéreux, les paquets de feuilles rousses en broussaille qui crissent sous le pas des chevaux, les cailloux soulevés retournant, libres, sur la terre craquelée après le passage des bêtes, sans altérer le calme du cocher. Le vent lui plisse les yeux. Au hasard, une alouette, de son vol maladroit, se détache dans l’air pur du jour. On atteint les chemins de traverse, cette friche jaunie par un soleil de feu. On aperçoit alors les grands lauriers roses au bord des murets de pierre qui s’étalent sur le sentier cherchant inlassablement un miroir d’eau saumâtre, reliquat d’une source timide, petite résurgence au milieu des cailloux chauffés à blanc. Les taillis et ronces de velours sombre, écrasés de chaleur, s’effritent par endroits comme si l’oubli en attaquait l’ombre. Reste le cri limpide du faucon, ou les creux invisibles des couleuvres écrasées de silence. Le soleil n’est qu’un disque jaunâtre sur un ciel blanc nacré. Le moindre buisson, la moindre touffe d’alfa giclant sous nos pas, nous laisse au cœur ce sentiment de pleine liberté dans cette folie débridée des matins tièdes : un monde maintenant englouti. De minces souvenirs, des bribes de mots, quelques clichés qui font rêver les ciels de cendres du Maroc de mon enfance.
Que décembre est triste, décidément ! Moi, puis elle, à présent. Au dehors, s’épaissit la brume. C’est toujours la même froidure que nous inflige la saison. Je refuse le destin mais il s’en fiche ! L’atmosphère ressemble à celle d’une prison. Les nuances de l’automne ne sont plus qu’un fumet vagabond. Ils font place à tous les instants, sombres comme la pluie ou blancs comme la neige. Le disque du soleil s’est caché, noyé, a disparu. Quelques rares oiseaux désorientés tracent dans l’air leurs tourbillons. Les bourdonnements des voitures transportent leur pollution. Le temps fige les minutes passées auprès d’elle. J’étouffe un frisson. Peut-être que demain dans les prémices de l’aube, quelques rayons furtifs iront à nouveau courtiser le jour, pareils à des rires d’enfants ?
Le jardin s’endort. Je suis dans ma campagne, convalescent. Je fixe le cèdre bleu qui ploie sous la brise. La terre exhale, ce soir, les senteurs du lierre humide qui grimpe en désordre le long du grand mur de pierre. Et ma mère s’en est allée, paisible. C’est une petite rivière sage et réservée qui a disparu dans l’océan polaire. Je l’installe dans mon cœur pour toujours. L’eau des rivières passe et ne revient pas, emportée par les mystères de l’aval. Je soupire comme un vieux pont qui voit jaillir et bouillonner l’eau, en spectateur. Il faut vivre, maintenant ! Tout à l’heure, il sera trop tard. Je ferme pour un temps l’horizon pâle du souvenir. La terre a rejoint le ciel. Cette nouvelle épreuve a terni mon temps. Elle a cerné mes yeux de noir. Mon âme de paix rêve que, dans la bourrasque hivernale, il me la ramènera, ce nain poussiéreux sorti de ce conte imbécile ! Mais c’est l’heure du désespoir et celui du chagrin. Quelques flocons blancs dansent dans l’air comme la flamme de la bougie que j’ai allumée pour elle. Ils caracolent. Je les suis un instant, puis mes yeux se détachent vers ce ciel si blanc, si lourd, épais comme un manteau de laine. C’est une immense voûte argentée qui pleure à présent une neige éparse et délicate, souveraine, une neige au goût d’espace, pleine des soupirs des alizés qui chantent dans les arbres dénudés. Il faut épouser entièrement ces flocons cotonneux encore tout parfumés des essences du ciel et fixer, dans le regard, la communion dans laquelle soupirent, souffle contre souffle, le ciel et moi. Je me vois dehors, nu sous la neige  saisissement instantané de cette manne céleste  , le visage empourpré, la délicate gifle des flocons sur mon corps et cette possession voluptueuse du vent sur ma peau, avec, de loin en loin, une pensée pour la création. Le droit de voir la démesure de cette nature éternelle puis d’étreindre le vent sensuel comme on le fait pour le corps d’une femme, de ressentir cette joie singulière qui enveloppe le ciel et la terre dans un seul mouvement. Ivresse de ces instants furtifs de bonheur.
Même ici, devant le miracle du ciel, je sais que jamais je ne mesurerai l’immensité de l’univers. Je comprends là, ce que l’on peut nommer grand. Nous ne sommes à cette échelle qu’un mariage éphémère d’atomes, un assemblage savant ou imbécile de matière périssable. Rien de plus.
Mes amours s’endorment avec elle, avec ma mère. Le souffle de la nuit m’a saisi. J’oublie ma maladie et l’haleine putride de ce rufian maudit. Son visage rayé de rires grotesques ressemble à une gargouille terrifiante, celle d’où goutte l’eau grise des toits des églises. Ma mère aux joues de pêche n’a suivi que des routes de sagesse pourtant, des sillages ordonnés, ordinaires. Son histoire a traversé la vie, claire et pure. Une brassée de tendresse qu’elle a semée tout au long du parcours, enracinée dans son aventure. Je cache mon visage. Amour à présent indigent, bêlant.
Il faut que je vidange ma poche. Je suis là, à présent, dans ma steppe montargoise, dégagé de l’espace trop blanc de l’hôpital. Engoncé dans mon canapé, j’écoute en boucle des chants sépharades. Je n’ai pourtant aucun penchant religieux. Repos fragile. Le vide chemine en moi, entremêlant pensées et songes. Les battements liquides de mes humeurs montent dans ma gorge, un hoquet. Et toujours cette poche qui me nargue ! Elle s’agrippe à mon corps comme une tique à un chien. Mon chat, lui, doit aimer les chants religieux. Il est là, à mes côtés. On se regarde sans se parler. Le feu de la cheminée est si bon ! Quelques flammèches bleutées s’éparpillent, effrontées, sans hâte. Le chat acquiesce. Un sourire rêveur, un clignement d’yeux, et nos regards s’attendrissent en se croisant. Une lueur d’espoir semble poindre après la tempête. Le chat me console. Je vole, accroché à ses oreilles, comme dans un tableau de Chagall. Il me dit sa compassion. Ma quiétude s’avance pour soulager mon destin. Elle va s’installer, je la vois… peut-être… je me méfie : les bruits de l’enfer sont souvent des silences cachés ! En réalité, ils sont plus démoniaques que le vacarme d’une sirène de midi. Ai-je peur ? Un peu, sûrement. Le chat se met à entonner un cantique. Il a mis la kippa. Suis-je fou ?
Cette nuit-là, les astres et tout l’univers par-delà le ciel ont placé la lune à la hauteur voulue pour qu’elle pose son rayon sur lui, sur mon chat. Il s’est alors retourné pour enfouir sa tête dans le moelleux du coussin comme une pensée oubliée ou le regard voilé qu’ont les gens dans les rêves. Je cale mon nez dans le creux de l’épaule de mon épouse, m’imprègne de sa peau d’albâtre, de son odeur. Je sais chaque sillon, je connais par cœur la géographie de son corps. Il pleut. Mes cheveux collent. La chaleur, la déshydratation ou… que sais-je ? Je me lève, marche quelques pas. Il faut que je bouge. Les jours se lamentent. Les semaines caracolent, elles ont la caresse d’un cadeau. Demain la mort peut prendre, surprendre. Elle est patiente, se tapit dans l’ombre, dans un coin, en prédateur redoutable.

Les Petits Matins

Nouvelle


Les Petits Matins : résumé

Rencontre en demi teinte entre un fils et sa mère atteinte de la maladie d'Alzheimer. Une relation s'installe au fil des visites. Jamais le nom de la maladie n'est évoqué ou ne paraît. De courts moments intimistes et pudiques durant lesquels quelque chose semble interférer avant la dérive inéluctable de la conscience.

L'écriture poétique de Jean-Louis Azencott transcrit jusqu'à l'épure les silences, les fragments de vie et cette atmosphère diaphane et secrète dans laquelle il nous invite à pénétrer, loin des schémas habituels et des pièges du mélo.
Une œuvre poignante.


ISBN : 978-2-84859-011-0
Édition imprimée : 10.50 €
Édition numérique : 4.99 €
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Les Petits Matins : extrait

Repeindre son cerveau à l'aquarelle pour qu'un sourire permanent fleurisse sa bouche.
Une pluie d'étoiles qui se couchent au fond de ses yeux.
Elle tire le signal au bord de sa nuit. Fabrique des nuages dans sa tête, en plein soleil.
Rallumer.
Remonter son ennui comme on remonte une pendule.
Des jours humides, avec rien dedans.
Elle se lève.
Fait semblant de lire. Encore étourdie de rien. Debout à contempler inexorablement le balancier du temps. Recoller ses bouts de vie en désordre.
Son histoire, tête-bêche comme les chevaux.

Le bateau de Mother est à quai. Les piétons s'en vont pourtant des trottoirs. Personne n'y monte.
" Tu veux de l'eau pour tes fleurs ? Il fait lourd au bout de ton ennui. Pousse encore un peu le rideau. Entrouvre la fenêtre. Laisse entrer le jour. Ici ça ressemble à un complot, tu sais. Un peu d'air te ferait du bien. "
Sur la table encombrée, sa tasse de café se prélasse, intacte. Un petit matin encore dérangé.

Mother se déglingue dans sa brume.
L'âme mouillée.
De l'ombre partout. 

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