Laurence NEIGE

Après des études scientifiques, quelques années passées entre la musique et l'informatique, Laurence Neige exerce le Reiki.
La littérature, sa deuxième passion, l'a amenée a publié un premier roman très réussi chez Zinedi.

Nada, presque rien

Roman


Nada, presque rien : résumé

Une nuit, l'évidence s'impose à elle : partir ! Quitter son mari, son confort... sa vie ?
Nada, au nom prédestiné, fait sa valise, referme la porte de l'appartement, laisse les clés à l'intérieur. Mais ce non-être qu'elle fuit lui colle à la peau comme la poisse qu'elle semble porter, jusqu'au jour où sa route croise celles de Rose et Simon.

Ce récit relate la quête d’une femme à la recherche de son identité et le parcours douloureux qui mène à la connaissance de soi, mais c'est aussi une très belle histoire de rencontres, rencontres entre des êtres que rien ne semblait réunir, rencontres avec des émotions fulgurantes, inattendues, puissantes, envahissantes.

ISBN : 978-2-84859-025-7
Édition imprimée : 20.00 € 
Édition numérique : 7.99 €
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Nada, presque rien : extrait

Je me sens épuisée… Je m’assois sur le bord du lit… Tout est vraiment trop compliqué… J’ai les larmes aux yeux… Je déteste ce que je suis, je déteste passer d’un état à un autre aussi rapidement, de la rage à la tristesse, du plaisir à la souffrance… Je ne comprends pas la violence que je sens si souvent en moi… Ni le désespoir qui me rattrape en permanence… Pour la première fois, je me dis que je n’y arriverai jamais, que j’ai besoin d’aide.
Simon voit mon regard perdu, il fait le tour du lit pour s’asseoir à côté de moi, il repousse une mèche qui me barre le visage et murmure :
— Dis-moi Nada… Dis-moi ce que tu ressens…
— … Je n’y arrive pas…
— Fais un effort parce que là je suis complètement largué…
Par quoi je commence ? Il ne peut pas savoir ce qu’on ressent quand on se sent incapable. Lui a l’écriture, Rose a son hôtel, César et Paulus ont leur garage, tout le monde a quelque chose…
— Le dessin ? J’ai refusé de tenir un crayon pendant des années et tout à coup ça revient, et j’ai du mal à contrôler ce que je ressens… Quand je dessine, je me sens vraiment bien, je pourrais y passer des heures sans lever le nez, j’ai vraiment l’impression que c’est essentiel et l’instant d’après je ne suis plus sûre de rien. C’est douloureux comme si ça me déchirait le ventre de dessiner. Et j’ai vraiment le sentiment de m’installer dans un truc qui ne me mène nulle part… Et je t’empêche d’écrire dans de bonnes conditions. À ma façon, je sais ce que c’est que de rester devant une page blanche, inhibé par des problèmes qui vrillent la tête. Je suis nocive… Est-ce que tu ne vois pas le danger ? J’ai le sentiment d’avoir loupé un point important à un moment de ma vie, d’être restée coincée à une étape et de me battre sans jamais aucun résultat. J’ai plus de trente ans et je n’ai encore rien construit, je sais seulement me nuire ou pourrir la vie des autres !
Mes explications sont confuses mais c’est rien à côté du bordel qu’il y a dans ma tête. Simon me sourit :
— Je ne sais pas d’où te vient cette image de toi, mais tu te trompes ! Y’a plein de talents en toi et beaucoup d’autres choses.
— Tu te fais des idées, tu me connais mal… Et puis je ne suis pas sûre d’avoir envie d’en discuter maintenant… Alors c’est décidé ? Tu pars demain matin ? Paris hein… ?
— C’est seulement une ville.
— Pas seulement… Je ne suis pas prête à y vivre à nouveau. Je me sens bien ici.
— Vraiment ?
— Oui…
— Mais moi je n’arrive plus à écrire ici… Je dois rentrer.
Son ton est définitif… C’est ça ou rien…
— Je suis désolée.

J’enjambe la marche du haut, celle qui grince. Je dois éviter à tout prix tout son familier. J’ai attendu que Simon soit au téléphone, le dos tourné, penché au-dessus de son bureau à noter quelque chose pour m’enfuir en silence. Le regarder se préparer à partir reviendrait à mettre le pied sur une mine antipersonnelle et à voler en éclats. Je m’arrête en bas de l’escalier et tends l’oreille. Je reconnais la voix de César. Il taquine Rose qui rigole. Bordel ! Stop ! Je suis incapable de croiser leurs regards, leurs voix. Éviter à tout prix l’affection. Je sens monter un hurlement, des sanglots, le temps presse. Je rejoins la petite porte de derrière, je la déverrouille, j’étouffe, il faut que je sorte, vite. Je vois ma main trembler sur la poignée, mais je n’arrive déjà plus à faire le rapprochement entre cette main et moi. La porte s’ouvre, la lumière du jour m’agresse, la pluie a cessé. Je sors. Je reprends mon souffle contre le mur puis je commence à marcher. Je ne sais pas très bien où je vais, en même temps je m’en fous royalement. Je cherche seulement un abri.
Je commence à pleurer, des vrais pleurs, le truc qui enfle dans la gorge et blesse. Je bouscule deux trois personnes, j’avance au hasard. J’atteins rapidement un quartier que je ne connais pas. Encore quelques minutes et je serai sortie de cette ville. Je suis déjà complètement perdue. Je croise le regard d’une gamine, elle me regarde, je suppose que ça fait bizarre une adulte qui pleure comme ça dans la rue, mais je ne suis pas une adulte. Je ne suis plus une enfant, mais je ne suis pas une adulte non plus. Je ne suis rien. Nada. Je n’existe pas. Pourquoi il n’y a rien comme mot pour être entre les deux. J’existe pourtant, enfin en quelque sorte. Je suis quoi ? Répondez-moi ! Vous ne m’entendez pas hurler ? Aidez-moi.
La douleur est trop forte, j’entre dans un bar pour m’anesthésier. Je choisis une petite table dans un coin d’où on peut voir toute la salle. Je commande une Corona, avec citron, sinon je n’en veux pas, merci ! Il y a juste deux mecs au bar avec leur demi et moi. Le barman me sert, je n’arrive pas à le regarder, j’ai honte de mes yeux rouges, de mon regard mouillé. Je serre mon sac contre moi. Toute ma vie est là, dedans. Je commence à boire. Le monde s’adoucit. Pendant environ trois secondes. Puis la douleur revient. Le film de ma vie se remet en marche. Et c’est insupportable alors je demande et j’exige une autre bière. Je suis à jeun, l’effet est immédiat. Et je me souviens du sang… le bloc… un enfant est mort… Comment peut-on se reconstruire après ça ? Je suppose que l’on peut, d’autres l’ont fait. L’amour peut effacer. Enfin je crois… Je demande une autre bière. Le barman me dit un truc marrant. Dommage, je suis hermétique ça ne sert à rien de me parler. Il me sert et c’est tout ce qui m’importe. Vas-y éloigne-toi, retourne derrière le comptoir, chacun son rôle. Je ne veux personne dans ma bulle. Casse-toi bordel, tu mets trop de temps, bouge, tu ne vois pas que je ne peux pas te donner la réplique.
Je sirote, je ne souris pas, c’est trop de calcul, je ne sais plus comment on fait.
Oh ! Simon, viens me repêcher !
J’ai effacé Rose, j’ai effacé César, j’ai effacé Paulus, je n’arrive pas à effacer Simon. Son image s’impose à moi. Sa façon de s’exclure du monde quand il est absorbé par son travail et cette espèce de mouvement de recul si singulier, comme s’il se laissait faire malgré lui et subissait l’écriture.
Une gamine entre dans le bar. Non, pas de gamine, je sens vaguement que ça va me faire du mal. L’instinct, sans doute. Je m’épargne, je regarde ailleurs, dehors, les gens qui passent. Je ne reconnais personne, c’est parfait. Enfin, un truc normal, à sa place. Tout va bien, l’anesthésie se met en place, je le sais parce que j’ai utilisé le mot « truc ».
Je cherche du regard la gamine, je ne peux pas m’en empêcher ; ça doit être la fille du barman, elle s’est installée à une table, elle fait ses devoirs. Mais qu’est-ce qu’elle vient faire dans ma misère ? Je sors mon bloc et un crayon et je commence à la dessiner. Ce n’est pas comme si j’avais le choix de ne pas le faire, je dois le faire. Je commence à créer sa silhouette, je me résigne et continue. Je n’ai pas de gomme et double un trait mal formé. Elle me fait penser à Corinne avec sa barrette. Des bouteilles à l’arrière-plan, ce n’est pas un arrière-plan pour môme, je transforme la première bouteille en lampe et lui invente un univers, une chambre, quelque chose de plus approprié. Finalement, le monde peut ressembler à ce que je veux, c’est moi qui décide, non ? J’ajoute un lit, un bureau en merisier. Pourquoi en merisier ? Ça ne se voit pas sur mon croquis qu’il est en merisier, alors pourquoi je sais qu’il l’est ? Je me frotte le front avec vigueur. Corona ! S’il vous plaît, vous, derrière le bar, un signe, il pige. Je continue à dessiner. La Corona arrive, un homme la tient, il la pose près de mon dessin, se penche un peu pour regarder ce que je fais. Je pousse une sorte de cri, un truc assez inhumain, qui le fait reculer et s’esquiver. Bien.
Ma main droite continue de créer le décor de l’enfant, je suis comme en écriture automatique comme si tout prenait forme sans moi. Je comprends vaguement que ce n’est plus moi qui décide depuis déjà un moment, alors je me contente de tenir le crayon et de le regarder faire. Pourtant c’est ma main qui bouge, ça je suis encore capable de m’en rendre compte. Je refuse de comprendre ce que ça signifie, trop difficile. Je me laisse diriger.
Simon, explique-moi ce qui se passe. Toi qui sais tout, tends-moi la main.
Le dessin se termine, alors je regarde, qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ? Je regarde ce putain de dessin et je sens la rage m’envahir, une fois encore, une fois de trop. Je suis censée voir quoi dans ce dessin ? J’en ai marre qu’on décide pour moi. O.K., je regarde, mais je dois voir quoi bordel ?!?
Puis, ça vient, tout me revient et je me frotte le front. C’est moi que je viens de dessiner. Mais comment ai-je réussi à faire ça ? Est-ce que je suis en train de devenir folle ? La chambre que j’ai sous les yeux est celle que j’avais enfant. C’est comme si je pouvais entrer dans mon dessin et me retrouver devant mon petit bureau en merisier avec mes couleurs et mes pinceaux. Je me vois penchée sur un dessin, je m’applique, je tire la langue, j’y mets tout mon cœur. Je me dépêche de le terminer parce que ma mère s’impatiente. Elle m’attend pour aller voir sa mère à l’hôpital. Le métro, la chaleur d’un mois de juillet, les rues suffocantes, l’hôpital, l’escalier, le couloir sombre et frais, une infirmière qui nous empêche d’entrer dans la chambre. Je me rappelle le chagrin de ma mère, son regard lorsqu’elle me dit : « C’est de ta faute si je n’ai pas pu lui dire au revoir. » Je suis toute petite dans ce couloir, j’ai froid, je suis écrasée par la souffrance et la culpabilité. Ma mère lâche ma main pour aller dire adieu à la morte. Je me demande si je dois y aller aussi pour m’excuser et si ses yeux sont ouverts ou fermés. Une femme me tend un verre de jus d’orange pour me redonner des couleurs.
« C’est de ta faute ! » La phrase prononcée par ma mère résonne à nouveau dans ma tête et je saisis enfin. Est-ce que ça peut être aussi simple ? Est-ce que mon renoncement date de ce jour précis ? Toutes ces années perdues où j’ai cru détester le dessin et cette angoisse à m’y remettre… Est-ce que c’est seulement parce que mon cerveau perturbé avait tout associé, la mort et le dessin, et coulé une épaisse chape de culpabilité par dessus ?
Mais l’inconscient décide de tout ? C’est lui le chef ? C’est quoi ce bordel ? Je t’emmerde, jamais tu ne gagneras, c’est moi qui décide.
Je ne comprends pas, je viens de trouver des clés mais c’est comme si je les regardais au creux de ma main sans savoir quoi en faire, je me sens toujours aussi perdue. Pourquoi maintenant ? Je ne sais pas comment exploiter tout ça. Je vais devenir dingue. Faut que je sorte, j’étouffe ici. Je fourre tout dans mon sac. Direction la sortie. Quelques billets au barman et enfin dehors. À nouveau l’air, la rue, encore, toujours s’éloigner, c’est important, ne rien laisser derrière soi, pas de trace.
Trop de douleur, ne surtout pas s’arrêter, continuer de courir. La colère comme énergie. Ne surtout pas penser. Simon !
Point de côté. Un abri bus en béton. Ça pue. Des graffitis. Un mur. Ça je connais.
Les mains à plat contre le mur, une nouvelle fois. Tenter de maintenir la distance, mais cette fois je sais que je ne pourrai pas, je me frotte le front, je m’excuse par avance. Et je ne peux plus résister, c’est moi qui décide, alors forcément ! Je me cogne le front contre le mur, une fois, deux fois. Explosion. La haine, la colère, tout est trop fort. Je voudrais éteindre. Un bruit derrière moi, je pousse un hurlement.

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